Tisiphone est amoureuse. Chapitre 9 : L’enquête se poursuit
- StanislasMleski
- 7 oct. 2020
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L’inspecteur Bernard se grattait le nombril, ce qui était le signe d’une profonde perplexité. L’évolution du dossier de la disparition de Paulette le préoccupait car la victime n’était pas réapparue et aucune trace de vie n’avait été relevée ; pas de mouvement bancaire, aucun témoin et un téléphone inactif depuis le jour de son départ de l’EHPAD.
L’inspecteur pensait qu’elle était morte ou plutôt qu’elle avait été assassinée par l’une des deux vieilles ou par les deux. Mais il n’avait ni témoignage ni aucun indice matériel pour conforter sa conviction.
La lettre de Paulette avait été examinée par la police scientifique qui n’avait relevé aucune trace papillaire et n’avait pas identifié d’ADN. Il ne restait plus que l’analyse graphologique et Bernard avait obtenu du procureur de la république la désignation d’un expert renommé. Mais il exigeait plusieurs lettres de comparaison pour réaliser son expertise. C’est la raison pour laquelle il avait convoqué son abruti de mari pour qu’il lui fournisse des écrits de Paulette mais celui-ci avait refusé de se déplacer contraignant l’inspecteur à perquisitionner son domicile.
Bernard s’était donc présenté à 6 heures du matin devant l’appartement et avait tambouriné sur la porte en hurlant pour que toute la cage d’escalier l’entende :
- Ouvrez, police, c’est une perquisition !
Le mari avait déboulé en pyjama, hirsute et puant l’alcool. Fou furieux, il avait éructé :
-Mais c’est le monde à l’envers, les flics perquisitionnent maintenant les victimes ! avant de crier à l’attention des voisins :
-Je vais me plaindre au...
Il n’eut pas le temps de terminer sa phrase car Bernard lui avait asséné une baffe gigantesque qui lui avait fait traverser la pièce avant qu’il ne s’effondre dans les cadavres de bouteilles. Puis l‘inspecteur avait calmement commenté son geste à ses deux assistants ébahis :
-Violence légitime après opposition à perquisition !
Après quelques secondes de récupération, il avait interrogé le mari qui avait cessé de fanfaronner :
-Nous cherchons des lettres rédigées par votre femme.
L’ahuri lui avait répondu les yeux écarquillés :
-Mais je ne l’ai jamais vue écrire une lettre.
-Eh bien nous allons devoir vérifier ! dit-il, avant d’ordonner à ses adjoints de débuter la perquisition.
Les enquêteurs commencèrent à retourner tout l’appartement pendant que Bernard buvait du café dans la cuisine.
Ses collaborateurs avaient fouillé en vain le secrétaire du salon qui contenait les documents administratifs de la famille ainsi que les différentes armoires de l’appartement.
Un de ses adjoints, un petit jeune tout juste sorti de l’école de police vint le voir dépité :
-Nous n’avons rien trouvé.
-Où avez-vous cherché ?
-Dans toutes les armoires.
-Et dans le lit ?
-Non parce qu’on ne trouve pas de lettres dans un lit, répondit le jeunot un peu agacé.
-On trouve toujours quelque chose dans un lit, répondit péremptoirement Bernard avant de se lever lourdement pour se rendre dans la chambre.
Quelques minutes plus tard, il réapparaissait en brandissant triomphalement un petit carnet froissé avant de déclarer :
-C’est son carnet intime qu’elle avait glissé sous le matelas.
-Je n’y aurais jamais pensé, concéda son adjoint.
-C’est la raison pour laquelle je suis inspecteur et que toi tu ne le seras jamais, lui asséna Bernard toujours aussi charitable.
Bien entendu l’inspecteur parcourut le petit livre dans l’espoir d’y trouver un indice qui permettrait d’orienter son enquête mais il constata à la lecture de quelques pages qu’il s’agissait d’un roman à l’eau de rose. Il était écrit dans un style naïf d’une adolescente de
13 ans rêvant au prince charmant. Celui de Paulette était le chef du rayon charcuterie du magasin Lidl. Il était malgré tout satisfait de sa découverte qui constituait un excellent élément de comparaison pour le graphologue et il se préparait à quitter les lieux quand le mari l’interpella :
-Qu’a-t-elle écrit dans son machin ?
-Elle raconte qu’elle attend le prince charmant !
-Le prince charmant ! répéta le mari ahuri.
-C’est compréhensible quand on voit ta tête de crétin, conclut Bernard avant de s’éclipser.
L’inspecteur fondait de grands espoirs dans cette expertise car il était convaincu qu’elle démontrerait que la lettre d’adieu n’était pas rédigée de la main de Paulette ce qui permettrait ensuite de la comparer avec l’écriture des deux suspectes. Mais ce fut une grande déception. La conclusion de l’expert était que l’écriture du document d’étude était identique à celle du document de comparaison. Il n’avait plus aucun indice et tout autre que Bernard aurait abandonné la piste, mais pas lui. Il sentait le besoin d’être conseillé et il se tourna tout naturellement vers Roger son mentor. Il avait été son chef direct quand il était rentré dans la police comme inspecteur adjoint. Ils s’étaient tout de suite bien entendus ; Bernard puait des pieds et Roger sentait la transpiration.
Ils avaient formé une équipe redoutable pendant quinze ans que leurs collègues avaient dénommée « les putois » avant que Roger ne soit muté dans un autre commissariat de la ville pour une vague histoire de violences policières à la suite d’un interrogatoire un peu musclé. Ils avaient, malgré tout, conservé des relations, déjeunaient ensemble de temps en temps et échangeaient des vœux de fin d’année. En fin de matinée, il lui avait téléphoné pour l’inviter à partager une tête de veau le lendemain chez « Ginette ». Roger se délectait pendant que Bernard lui décrivait l’enquête dans les détails en même temps qu’il dévorait la tête de veau cartilagineuse à souhait arrosée d’une délicieuse sauce gribiche. Il avait écouté son collègue sans broncher et avait prononcé sa première phrase à la fin de la première bouteille de Côtes-du-Rhône :
-On appelle sa petite sœur ?
-Évidemment pour le fromage ! rebondit Bernard.
Roger décida de prendre la parole quand la deuxième bouteille fut débouchée. Il avala d’un trait le premier verre, prit une grande inspiration et rendit son verdict :
-Il faut que tu reviennes aux méthodes traditionnelles.
-Ah bon, lâcha son collègue peu convaincu.
-Réfléchis, lui dit Roger d’un ton paternel, toutes vos méthodes soi-disant modernes ont échoué, ADN, graphologie, etc. J’ajoute que tu n’as aucune preuve et aucun témoin. Alors...
-Alors quoi ? reprit Bernard agacé.
-Le retour aux fondamentaux, une bonne vieille garde à vue avec des flics qui hurlent, quelques claques, une nuit dans une cellule pourrie avec des alcooliques violents et lendemain elles te lâchent tout. De toutes façons tu relèveras leurs empreintes et tu prélèveras leur ADN.
-Tu as raison, lui répondit-il le sourire aux lèvres, il suffisait d’y penser !
Puis reconnaissant il ajouta :
-Tu prendras bien un digestif ?
Le temps s’écoulait doucement à l’EHPAD des « Quetschiers ». Les deux déesses avaient adopté les habitudes confortables des résidents, rythmées par les repas et la promenade dans le parc l’après-midi après la sieste. Les premières fleurs pointaient au pied du banc préféré d’Yvonne et de Jean. Ils passaient presque toutes les promenades ensemble et bavardaient pendant des heures. Elle voulait tout savoir de lui, son enfance, ses parents, ses aventures amoureuses et Jean se prêtait avec plaisir à cet interrogatoire qui lui fournissait l’occasion d’organiser son histoire. Alecto était tout aussi avide que sa sœur de découvrir les détails de la vie humaine. Elles profitaient de chaque soirée pour échanger leurs impressions en buvant une verveine et en dégustant de petits gâteaux. Tisiphone ne parlait que de Jean et avait envie de se confier à sa sœur :
-Je pense que les humains sont tous de véritables héros. Ils sont condamnés à mort dès qu’ils naissent et travaillent toute leur vie comme des esclaves pour gagner de quoi nourrir leur famille et éduquer leurs enfants à devenir des outils de production qui reproduiront le système.
-À la fin de leur existence, ils sont écartés de la vie sociale et gratifiés de ressources misérables avant d’être parqués dans des établissements de vieux dans lesquels ils sont accablés par des maladies qui les font souffrir avant de les tuer.
-Tu as raison, je me suis fait la même réflexion, quelle chance d’être une déesse, reprit Alecto.
-Peut-être mais nous ne connaissons pas l’amour, souligna Tisiphone.
-C’est quoi ? demanda sa sœur ahurie.
-C’est une espèce de drogue dont ils sont dépendants pendant toute leur vie, ils connaissent l’extase quand ils en ont et le désespoir s’ils en sont sevrés.
-Oh là là, c’est un truc dangereux !
-Oui mais ça doit être si bon ! releva Tisiphone d’un air rêveur qui n’avait pas échappé à sa sœur qui l’avertit.
-J’espère que tu ne vas pas essayer ce poison.
-Même pas un tout petit peu ?
-Pas une goutte ! répliqua fermement Alecto avant d’ajouter :
-Termine ta verveine et allons nous coucher.
D’étranges silhouettes sortant d’une camionnette de police se dessinaient dans l’aube et encerclaient l’EHPAD. Il s’agissait de policiers des brigades d’intervention harnachés comme s’ils étaient des chevaliers des croisades partant à l’assaut des murailles de Jérusalem. Pourtant il ne s’agissait que d’interpeller deux petites vieilles mais surtout de les effrayer et de les déstabiliser par la violence et la brutalité de l’intervention. L’inspecteur Bernard avait décidé d’employer les grands moyens et d’utiliser toutes les ficelles du flic de base pour conditionner un suspect et favoriser ses aveux. Ils avaient pénétré dans l’EHPAD et deux équipes de trois policiers avaient pris position devant la chambre de chacune des déesses. Un des flics devait défoncer la porte avec un bélier pendant que les deux autres sautaient sur la suspecte pour la secouer et la menotter. L’inspecteur se délectait par avance de l’effroi qu’allaient ressentir ces deux vieilles qui se moquaient de lui.
Il ordonna l’assaut d’un geste théâtral. Les portes explosèrent dans un fracas assourdissant et les flics se précipitèrent sur leur proie en hurlant comme des forcenés. Bernard esquissa un sourire en pensant à ces bonnes méthodes démodées mais déchanta immédiatement en voyant ses flics sortir des chambres en reculant. L’arme au poing il se précipita dans la première pièce qui était celle d’Yvonne qui se préparait tranquillement une tasse de thé.
Exaspéré il éructa :
-Arrêtez de vous foutre du monde, levez les bras et tournez-vous pour que je vous passe les menottes !
Yvonne posa calmement sa tasse se leva et lui fit face :
-Vous devez comprendre qu’Erica et moi-même détestons être réveillées brutalement, ce qui explique que nous nous avons été un peu énervées quand vos molosses nous ont hurlé dans les oreilles. Baissez votre arme et je vous suivrai quand je me serai préparée.
Bernard avait perdu le premier round mais était persuadé de gagner les prochains. Les policiers des forces d’intervention l’attendaient debout dans la salle à manger de l’établissement, penauds comme des gamins avant une engueulade.
L’inspecteur furieux se dirigea vers eux :
-Mais que s’est-il passé ?
Les flics se regardèrent en silence jusqu’au moment où l’un d’entre eux se décida à prendre la parole :
-Ben, on ne sait pas ; elles nous ont pointé du doigt et nous avons été projetés par une déflagration.
-Je pourrai au moins relever une rébellion à agent de la force publique, maugréa Bernard.
Un des flics leva le doigt comme un gamin à l’école :
-S’il vous plaît, Monsieur ne faites pas ça !
-Pourquoi ? aboya l’inspecteur.
-Parce que nous serons la risée de la caserne si nos camarades apprennent que nous avons été incapables d’interpeller deux vieilles dans un EHPAD
-Vous avez raison, concéda le chef.
Ils attendaient tous que les deux suspectes soient prêtes, affalés dans les fauteuils de la salle commune. Les autres résidents étaient réunis dans la salle pour prendre leur petit déjeuner et les regardaient avec curiosité. Marcel le plaisantin de l’établissement s’était approché de l’un d’entre eux :
-Alors les gars, vous n’avez pas l’air très glorieux !
L’un des molosses avait aussitôt bondi de son siège sortant une bombe lacrymogène avec laquelle il avait gazé le pauvre Marcel. Passée la phase de stupeur, les autres pensionnaires, hommes et femmes protestèrent contre cette violence gratuite.
Les six brutes se levèrent et se mirent en formation de combat avançant vers les retraités qui s’étaient réfugiés au fond de la pièce. Jean prit une chaise pour se protéger, ce qui permit au chef des flics de hurler :
-Ils sont armés, à l‘attaque !
Et ils se précipitèrent matraque en avant sur les petits vieux terrorisés qu’ils tabassèrent avec l’intense satisfaction du devoir accompli.
Mais le tumulte de la bagarre et les cris des victimes avaient ameuté le personnel de l’EHPAD et les autres résidents qui assistaient médusés au passage à tabac de leurs camarades jusqu’au moment où la directrice qui déboulait de son bureau ne hurle aux flics d’arrêter.
Le chef des cerbères se retourna et ordonna :
-Grenade anti-encerclement.
L’explosion ébranla les murs de l’établissement. Un silence effrayant s’imposa pendant quelques secondes avant les cris des blessés. La directrice avait été blessée au visage par un éclat, d’autres résidents étaient touchés aux jambes, tout le monde tentait peu à peu de se relever à l’exception de Louis qui gisait mort sur le carrelage. Folle de rage, la directrice les traita d’assassins et reçut une nouvelle décharge de gaz lacrymogène.
Bernard qui avait assisté impuissant à ce déchaînement de violence avait compris que son stratagème était définitivement tombé à l’eau. La priorité était désormais de gérer l’incident.
Il avait joint le substitut de permanence pour lui expliquer que plusieurs dizaines de vieux surexcités avaient agressé ses collègues pour s’opposer à une interpellation et qu’il y avait quelques blessés collatéraux ; le procureur lui avait ordonné d’appeler les secours, de demander des renforts et d’éviter toute déclaration à la presse locale sans doute alertée par cet incident.
C’est au moment où il raccrochait qu’il vit apparaître Yvonne et Erica toutes pomponnées et souriantes. Yvonne l’interpella avec un air narquois en contemplant les blessés :
-Eh bien, ils sont efficaces vos flics pour tabasser les petits vieux !
L’envie de les anéantir traversa l’esprit de l’inspecteur qui avait posé sa main droite sur son arme mais il reprit ses esprits en entendant les sirènes des ambulances.
Les renforts et le procureur était arrivés et Bernard avait abandonné ses deux suspectes pour se rendre au rapport. Il lui avait redit ce qu’il lui avait décrit au téléphone : les fonctionnaires avaient été agressés par une horde de pensionnaires déchaînés qui s’opposaient à une arrestation et les CRS avaient riposté en employant la force strictement nécessaire au rétablissement de l’ordre. Le procureur notait méticuleusement la soupe qu’il allait servir aux journalistes qui s’étaient déplacés et qui s’impatientaient.
Il eut quand même le réflexe de demander :
-Y a-t-il beaucoup de blessés ?
-Quelques collatéraux, répondit-il avant d’ajouter comme s’il s’agissait d’un détail :
-Il y a aussi un mort.
-Un mort ! s’exclama atterré, le substitut.
-Oui, mais il était gravement malade du cœur et a succombé à un infarctus sans rapport avec les événements.
-Vous en êtes certain ?
-Non mais l’enquête conclura dans ce sens.
-Ouf ! lâcha le procureur avant de se diriger vers la presse pour répéter le mensonge que Bernard lui avait suggéré.
Mais l’inspecteur ne s’avouait jamais vaincu. Il avait profité de l’attroupement qui s’était formé autour des journalistes pour se précipiter dans les chambres des deux suspectes et y saisir leurs tasses de thé. Il n’avait pas tout perdu. Dès qu’il avait quitté les lieux, il s’était précipité au laboratoire de police scientifique pour identifier leur ADN puisqu’elles avaient nécessairement laissé les empreintes génétiques de leur salive en buvant. Il était persuadé que les résultats lui permettraient de relancer l’enquête.
Jusqu’au moment où il reçut la lettre du labo : de la salive avait bien été identifiée mais elle ne contenait aucune trace d’ADN et aucun indice papillaire n’avait été relevé.
Les autres flics du commissariat l’entendirent hurler « Putain, ce n’est pas possible, tous les êtres humains ont un ADN. » Puis il quitta son bureau en claquant la porte et en s’exclamant qu’il partait boire un Picon bière chez Ginette.




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