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Tisiphone est amoureuse. Chapitre 11 : Le délibéré est prorogé

  • StanislasMleski
  • 17 déc. 2020
  • 9 min de lecture

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Héra ne décolérait pas et personne n’osait s’approcher de son appartement malgré le vacarme qui avait ameuté tout l’Est de l’Olympe. Elle avait tout démoli avant de s’asseoir épuisée sur un canapé éventré et de lâcher :

- Ça ne peut plus durer !

Sa rage avait pour origine cette impossibilité de rendre une décision au Conseil Supérieur de la Vengeance. Le dossier était mis en délibéré depuis près de quatre mois mais la commission était bloquée par l’attitude d’Apollon. Les statuts exigeaient l’unanimité et Apollon, s’obstinait à gripper le système en votant systématiquement en faveur de Jean alors que les deux déesses étaient en faveur de la deuxième femme candidate. Sa position était d’autant plus insupportable que ce deuxième candidat n’était pas motivé et que sa candidature semblait curieusement suscitée par Tisiphone. Héra savait qu’Apollon était téléguidé par Zeus pour saboter sa présidence et elle décida d’agir. Elle quitta son domicile dévasté pour se rendre chez Zeus sans s’annoncer. Les gardes médusés n’osèrent pas s’interposer si ce n’est celui qui était posté devant sa chambre qui osa murmurer :

- Le seigneur se repose.

- Je sais bien espèce de crétin !

Et elle défonça la porte d’un coup de pied.


Zeus était confortablement installé dans son jacuzzi la tête en arrière fumant un joint pendant qu’une nymphette lui prodiguait sa caresse préférée. La petite déesse releva la tête affolée et essaya de sortir du bain mais Héra l’arrêta d’un geste de la main :

- Tu peux rester, j’ai l’habitude avec ce vieil obsédé.

Et elle s’assit sur le bord du bassin. Zeus était resté muet. Il craignait les colères d’Héra et sa capacité à mobiliser ses opposants. La meilleure des attitudes était de se taire et de laisser passer l’orage. Héra prit la parole d’une voix glaciale :

- J’en ai marre que tu sabotes ma présidence. Soit tu délies Apollon de sa promesse de couler la commission, soit je mets l’Olympe à feu et à sang !

Zeus abdiqua immédiatement et maugréa :

- Bon d’accord.

Héra soupira avant que son mari n’ajoute d’un air malicieux :

- Je le libère de sa parole mais c’est un dieu qui a du caractère et je ne peux pas l’obliger à renier ses convictions.


Dès le lendemain Héra avait réuni la commission en espérant qu’Apollon abandonnerait sa stratégie d’obstruction.


Dans cette perspective, elle prit la parole en sa qualité de Présidente :

- Je crois qu’il est temps de rendre notre décision et d’arrêter de nous ridiculiser.

Puis s’adressant à Apollon :

- Zeus m’a dit qu’il t’avait libéré de ton devoir de loyauté et j’imagine que tu vas cesser de soutenir le deuxième candidat. Personne ne comprend qu’il ait été choisi et présenté par Tisiphone. Il ne mérite aucune vengeance car il n’est victime que de lui-même. J’imagine que tu as réfléchi et que tu vas choisir la troisième candidate.

Mais Apollon ne l’entendait pas de cette oreille :

- J’avoue que Zeus m’avait demandé de soutenir cette candidature et qu’il m’a délié de mon engagement. Mais j’ai également mon opinion et je reste sensible à la détresse discrète de cet homme qui a toutes les raisons de se venger de la vie. Je continuerai donc à voter pour lui !

Cette déclaration fit l’effet d’une bombe pour Héra qui pensait avoir gagné la partie. Dans un premier temps elle resta silencieuse puis elle sentit la colère l’envahir. Elle conserva un peu de sang froid et choisit d’intimider son contradicteur :

- J’espère que tu comprends que ton attitude fait de toi un de mes ennemis !

La réponse d’Apollon fut cinglante :

- Je crois que tu ne mesures pas à qui tu t’adresses. Je suis un grand dieu, celui de la beauté et de l’intelligence. Ma lumière éclaire la Grèce de Delphes à Delos. Tes menaces n’ont aucun effet sur moi et je maintiens mon vote. Le seul moyen d’obtenir l’unanimité est que toi et Aphrodite abandonniez votre candidate pour vous rallier à mon choix.

Puis il conclut :

- Je crois qu’il est inutile de poursuivre cette discussion et je t’invite à renvoyer cette affaire sans date. Nous nous réunirons quand nous aurons trouvé un accord.

Il se leva et Héra fut contrainte de renvoyer la séance.


Adèle s’était installée en France. Elle habitait Paris dans un appartement minuscule sous les combles, Place de la Contrescarpe. Elle adorait cet endroit animé où les touristes du monde entier se donnaient rendez-vous pour respirer l’air de la capitale.

Le soir elle restait longtemps assise devant la fenêtre qui donnait sur la place à regarder les amoureux de ce joli début d’été. Elle entendait leurs roucoulements et leurs rires qui la renvoyaient à la monotonie de son existence dévoyée par de fausses valeurs.


730 000 résidents dans 7 950 établissements répartis sur 96 départements !

Ces statistiques lui donnaient le vertige. Comment localiser ces trois candidats dans cet océan de vieillards sans aucun critère permettant de les distinguer. Elle avait songé à téléphoner à chacun des établissements mais pour leur demander quoi ? Avez-vous parmi vos résidents un homme et deux femmes ? Elle était confrontée à un problème sans solution, à un coffre-fort dont elle ignorait la combinaison. Elle s’agitait dans son appartement comme un fauve en cage, passait du canapé au fauteuil, du fauteuil à la machine à café, allumait la télé, écoutait la radio, consultait son courriel en espérant qu’une idée providentielle jaillisse du fond de son cerveau.


Elle tournait en rond depuis bientôt une semaine sans aucune solution. Que faire ? Pendant un court instant l’idée de tout abandonner lui avait traversé l’esprit ; quitter ce métier pourri, se reconstruire. Mais elle n’était pas du genre à tirer sa révérence sur une défaite. Elle devait demander de l’aide mais à qui ?


Michel Lelièvre avait été flatté d’être sollicité par cette superbe star des médias qu’il avait croisée à l’occasion d’un procès il y a une dizaine d’années. C’était un journaliste raté d’une feuille de choux gratuite. Il était sans âge, vulgaire, petit moche et libidineux. Il était connu dans la profession pour ses pratiques douteuses et malhonnêtes. Mais il possédait des qualités précieuses aux yeux d’Adèle : il était capable de trouver des solutions à des situations inextricables car il était rusé, sans scrupules et possédait un carnet d’adresses irremplaçable.

Ils devaient déjeuner ensemble et il avait, bien entendu, choisi le restaurant le plus cher de l’arrondissement. Après elle tout, elle l’invitait parce qu’elle avait besoin de lui et elle pouvait lui payer un des restos les plus branchés de Paris. Le maître d’hôtel déguisé en valet 18ème qui l’avait conduit à sa table avait du mal à dissimuler la répulsion que lui inspirait ce personnage. Il craignait que sa seule présence ne perturbe l’ambiance raffinée de son restaurant. Lelièvre savait tout ça mais il s’en foutait. Il était là pour s’en mettre plein la panse aux frais d’Adèle. Il avait l’habitude d’arriver en avance pour se faire offrir un premier apéritif. Il appela un serveur en claquant des doigts :

- Je voudrais une coupe de Champagne !

Celui-ci s’avança, les lèvres pincées vers ce client grossier :

- Bien monsieur, je vous apporte la carte, nous avons de bons Champagnes de producteur.

- Vous me prenez pour un fauché ! l’agressa le journaliste.

- Amenez-moi un Bollinger cuvée millésimée !


Elle était bien entendu arrivée en retard et avait traversé la salle, accompagnée par les regards concupiscents des autres hommes du restaurant. Lelièvre avait oublié qu’elle était aussi belle. Il défia du regard les autres clients envieux et se leva pour lui tirer la chaise avec obséquiosité. Adèle lui exposa rapidement la situation après les premières phrases d’usage. Elle n’avait pas l’intention de perdre son temps avec ce type de personnage qui bavait devant elle comme une hyène devant un steak. Michel resta perplexe, fit mine de prendre un temps de réflexion et en profita pour commander du homard et de la sole de ligne ainsi qu’un grand Montrachet. Adèle était révoltée par sa goujaterie et se retenait de quitter la table en lui laissant l’addition. Mais elle était le dos au mur et ce type représentait peut-être une solution. Lelièvre dévorait son homard comme un porc sous le regard écœuré d’Adèle.


Ils échangeaient des banalités quand il éclaboussa son chemisier blanc en coton d’Égypte en écrasant la patte du crustacé. Blême, elle bondit de sa chaise et se précipita aux toilettes pour nettoyer sa chemise.

Elle se parlait à elle-même devant la glace pendant qu’elle nettoyait les taches :

- Je ne le supporte plus, je retourne dans la salle, je lui renverse les déchets de homard sur la tête et je me casse.

Elle avait regagné sa table et s’apprêtait à saisir le bol d’écailles quand il lui dit :

- J’ai une idée !

Elle s’assit et l’écouta :

- J’ai réfléchi à une approche de ton problème. Deux déesses de la vengeance, ça doit créer des remous dans un EHPAD.

- Je ne vois pas où tu veux en venir, reprit Adèle agacée.

- Laisse-moi t’expliquer, dit-il en posant une main sale et poilue sur son avant-bras.

Elle eut un geste de recul et de dégoût mais il poursuivit :

- La presse locale qui est souvent à court d’actualités est à l’affût de tout ce qui se passe dans les EHPAD et il suffit de faire le tour des gazettes locales pour cibler les incidents qui auraient pu se produire.

- Oui, c’est une hypothèse comme les autres. Pourquoi pas puisque nous n’avons que ça, soupira-t-elle avant d’ajouter :

- Mais c’est matériellement irréalisable car il faudrait lire les archives d’une centaine de journaux locaux.

- Non, l’interrompit Lelièvre, il suffit de téléphoner aux responsables des faits divers de chaque canard.

- Mais je ne les connais pas.

- Moi si, reprit-il en reposant sa main sur son bras, ajoutant :

- Je ferai le tour des rédactions en quelques jours et nous saurons si quelque chose de particulier s’est passé dans une maison de retraite ;

- Formidable ! s’exclama Adèle.

Mais son enthousiasme fut rapidement douché par l’ignoble :

- Et moi, qu’est-ce-que je gagne dans cette histoire ?

- Mais, mais je vous paierai tous les honoraires que vous me facturerez,

bredouilla-t-elle.

- Je n’ai pas besoin d’argent, c’est vous que je veux, répliqua le journaliste en la fixant d’un regard libidineux.

Ça recommençait, elle ne pouvait pas avancer dans cette enquête sans que son interlocuteur ne lui propose de coucher avec elle. Peut-être avait-elle eu tort de se livrer à ce jeu dangereux en s’offrant au gagnant du concours. Mais c’était Narcisse et pas ce débris. Et puis elle en avait marre. Elle allait se lever, lui jeter l’assiette au visage et rentrer chez elle. Mais elle se reprit car elle avait le dos au mur.


Elle eut alors une idée géniale :

- J’adorerais mais malheureusement c’est impossible en ce moment.

- Pourquoi ? l’interrogea l’obsédé éberlué.

Elle lui prit la main et s’approcha de son oreille pour lui murmurer sur le ton de la confidence :

- Parce que j’ai une maladie vénérienne

Lelièvre paniqué s’écarta brusquement avant de conclure :

- Dans ce cas je prendrai le pognon !

Et avant de prendre congé, il lui avait glissé :

- Je vous envoie un RIB tout à l’heure pour que vous puissiez m’adresser trois mille euros pour couvrir mes frais.


On n’est jamais au bon endroit pour saisir le téléphone quand on attend un appel. Elle avait quitté Lelièvre depuis une semaine et elle attendait qu’il se manifeste pour l’informer de l’évolution de ses investigations. Il s’était engagé à la contacter au plus tard avant la fin de la semaine et l’échéance était arrivée. Ces quelques jours d’attente et d’oisiveté avaient été très difficiles à vivre. Elle qui vivait dans un tourbillon permanent n’était pas accoutumée à ce désœuvrement. Pour la première fois de sa vie elle se retrouvait seule face à elle-même et désarmée pour répondre aux questions qui surgissaient sans qu’elle puisse les éluder comme elle l’avait fait jusqu’à présent en se noyant dans l’action : quel est le sens de mon existence, qu’ai-je fait de ces précieux jours de vie que le destin m’a offerts ?

À chaque fois les mêmes réponses lui revenaient comme un coup de poing dans la figure : ton existence n’a pas de sens car tu as vécu dans une agitation qui a affolé ta boussole personnelle qui t’a égarée et écartée des chemins du bonheur et des vraies valeurs. Plusieurs fois, elle s’était dit en regardant par la fenêtre de son cinquième étage qu’il suffisait de grimper d’un mètre, d’un petit mètre seulement, pour se jeter dans le vide et mettre fin à ce gâchis. Le seul espoir qui la maintenait encore vivante était de trouver enfin dans cette dernière ligne droite un amour qui lui redonnerait une raison d’exister. De toute façons, cette enquête serait la dernière et elle s’était promis de tout larguer ensuite pour se consacrer à retrouver la direction qu’elle avait perdue.

Cette journée de juin était particulièrement chaude et étouffante sous les toits de Paris. Elle avait mal dormi la veille et passé la journée allongée sur son canapé, dégoulinante, en attendant l’appel de son correspondant. En fin d’après-midi il ne s’était toujours pas manifesté et elle avait décidé de prendre une douche pour se détendre. C’est bien entendu au moment où elle était trempée que la sonnerie de téléphone avait retenti. C’était Lelièvre qui s’exprimait d’une voix enjouée :

- Ta recherche m’a occupé toute la semaine.

- Avez-vous trouvé quelque chose d’intéressant ? lui demanda Adèle impatiente.

Mais le journaliste voulait auparavant valoriser son travail pour le monnayer ensuite au prix fort. Il répondit :

- Il y a une histoire dans pratiquement chaque EHPAD comme si les vieux reconstituaient le fonctionnement social dans leur maison de retraite.

- Les flics enregistrent tous les jours des plaintes pour vols, violences, et injures. Il y a même des viols et des meurtres mais tout le monde s’en fout comme s’ils étaient trop pourris pour mériter la protection de la loi. Les agressions sexuelles font rire tout le monde et les morts suspectes sont classées comme des décès naturels. Il y a quasiment un article de faits divers pour chaque EHPAD. J’ai fait un travail de Romain

- Allez à l’essentiel ! s’agaça Adèle.

- Ne vous énervez pas et écoutez-moi :

- J’ai repéré des phénomènes incroyables dans un EHPAD de Moselle ; d’abord une aide-soignante a disparu et ensuite les résidents ont créé une émeute quand les enquêteurs ont voulu interpeller deux suspectes. Ces événements sont inédits dans les maisons de retraite et pourraient constituer un début de piste.

Adèle acquiesça et se mit en route pour Morbach dès le lendemain.


 
 
 

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