Tisiphone est amoureuse. Chapitre 16 : Les manœuvres de Tisiphone
- StanislasMleski
- 7 juil. 2021
- 16 min de lecture

C’était une zone industrielle textile abandonnée quelque part dans la plaine des Vosges. Le macadam de la route était défoncé, les parkings envahis par les ronces et les bâtiments éventrés après avoir été vandalisés. L’air puait le mazout des citernes abandonnées par les entreprises en faillite. Tisiphone arpentait ce cimetière à la recherche de la seule usine qui n’était pas désaffectée et qui abritait l’activité de ses cousines. Hermès lui avait donné leur adresse en lui demandant de respecter le secret de leur localisation. Les Moires étaient comme Tisiphone et ses sœurs des déesses primordiales, filles de la nuit et des heures. Elles représentaient le destin dont elles étaient l’instrument. Chacune d’entre elles avait une tâche spécifique. Clotho présidait à la naissance et préparait le fil de la vie, Lachésis l’enfilait sur le fuseau et Atropos coupait le fil quand le destin sifflait la fin de la partie.
Elle avait enfin repéré au fond de la zone un bâtiment délabré dont s’échappait un bruit de machines. Sa surface devait être de plusieurs milliers de mètres carrés car elle avait marché de nombreuses minutes avant d’en faire le tour pour trouver la porte d’entrée. Le portail était rouillé et elle avait dû peser de toutes ses forces pour l’entrouvrir. Elle avait à peine glissé son corps dans l’ouverture qu’elle était entourée par trois vieilles femmes menaçantes armées d’aiguilles en acier. Celle qui portait une robe noire lui posa la pointe de la tige sur la gorge :
- Qui êtes-vous et que cherchez-vous dans cette usine ?
- Mais je suis votre cousine Tisiphone, déesse de la vengeance répondit-elle.
Les trois Moires se regardèrent perplexes avant qu’Atropos ne déclare :
- Prouve-le !
En un clin d’œil Tisiphone quitta son enveloppe charnelle et reprit son apparence terrifiante au grand soulagement de ses cousines. Atropos reprit la parole :
- Nous ne nous sommes plus revues depuis plusieurs siècles, quel est l‘objet de ta visite ?
- Je travaille dans la région et j’ai eu envie de vous revoir quand j’ai appris que vous étiez dans les Vosges.
Et elle ajouta :
- J’en ai marre de fréquenter les humains.
- Tu as raison, répliqua Atropos, on n’est jamais aussi bien qu’en famille.
- Et puis j’ai apporté du Gewurztraminer et des gâteaux au chocolat, ajouta Tisiphone avec un air complice.
- Génial, on va s’éclater mais avant il faut que je supervise la coupe des fils, répondit Atropos.
Elle interpella Clotho avant de retourner à sa tâche :
- Fais visiter l’installation à notre cousine.
Clotho qui était la plus souriante des trois sœurs portait une longue et ample robe bleue avec une capuche Elle prit affectueusement sa cousine par la main et la conduisit à l’extérieur de l’usine vers une immense grange voisine dont elle ouvrit la grande porte en bois. La Moire se planta à l’entrée :
- Je vais t’expliquer le processus de production qui se décompose en trois étapes attribuées à chacune d’entre nous.
Tisiphone opina du chef et sa cousine poursuivit :
- Il y a trois étapes : la préparation du fil que nous appelons la naissance, l’enfilage du fil sur le fuseau qui est la vie et sa section que les humains nomment la mort. Moi je m’occupe de la partie la plus importante du cycle, la naissance. J’ai cette grange et ses annexes à ma disposition. Dans ce hangar sont stockés les ballots de laine brute prélevée sur des moutons vosgiens. Elle est ensuite lavée avec du savon naturel dans le bassin que tu vois au travers de la porte. La troisième étape est le séchage puis le peignage et le cardage qui est la dernière étape de préparation du fil.
- Mais c’est long ! réagit Tisiphone surprise.
- Oui, neuf mois ! répondit sa cousine avant de la conduire chez Lachésis.
La deuxième Moire portait la même robe que sa sœur mais de couleur rouge. Elle était moins joviale et affichait un air sérieux et affairé.
Elle lui tendit la main, déclarant aussitôt :
- Je suis la plus importante des trois, je suis la vie. Je veille au bon déroulement du file de l’existence sur les milliards de fuseaux de l’usine.
- Des milliards ! s’exclama Tisiphone surprise.
- Oui, un pour chaque individu. Nos installations de bobinage du fil sont gigantesques et réparties sur mille niveaux.
- Mais je n’en vois que quelques dizaines, observa Tisiphone.
- Oui parce que tu n’aperçois pas le sous-sol qui est creusé jusqu’au centre de la Terre. Veux-tu le visiter ?
La déesse qui n’appréciait pas particulièrement les séjours sous terre déclina son invitation et fit rebondir la conversation sur un autre sujet :
- Quel est ton rôle dans ce processus ?
- Je surveille le bon fonctionnement des chaînes de bobinage.
- Mais comment est-il possible de surveiller ces milliards de fuseaux ?
- L’automatisation, ma chère, nous ne sommes plus à l’époque où nous filions la laine manuellement dans un coin de l’Olympe. Je dispose de moniteurs qui surveillent l’ensemble de la production et qui me signalent le moindre incident.
- Quel type de problème ?
- Eh bien quand les humains sont confrontés à des drames au cours de leur vie, c’est que le fil qui les représente s’est emmêlé. Le fil peut s’emmêler ou se casser, ce qui se traduit par de gros problèmes de santé chez l’individu représenté par le fil endommagé. J’interviens aussitôt que le moniteur me signale l’avarie et je la répare car le fil ne doit pas être brisé tant que le destin ne l’a pas décidé.
Atropos s‘approcha, agressive et ricanante, habillée de la même robe que les deux autres mais en noir. Elle s’empara de la parole :
- Je vous ai entendues parler du destin et le destin c’est moi. Je suis la mort et celle qui coupe le fil.
Mais elle faisait un complexe narcissique :
- Je sais que je suis détestée par les humains mais ils ont tort car la mort est la condition de la vie. Elle permet de réguler la population pour éviter l’asphyxie de cette petite planète et remplacer les vieilles branches de l’arbre de la vie par de nouvelles pousses.
- Mais comment décides-tu de couper un fil plutôt qu’un autre ? l’interrogea Tisiphone.
Atropos lui répondit solennellement :
- Ce n’est pas moi, c’est le destin !
- Le destin ?
- Viens, je vais te montrer… lui dit-elle d’un air mystérieux.
Elle la prit par la main et la conduisit vers une mezzanine qui surplombait les machines et sur laquelle était installé un énorme ordinateur.
Emphatique, Atropos déclara :
- Voilà le destin !
Tisiphone voulait en savoir plus :
- Je ne comprends pas.
Prise par le jeu, la Moire expliqua :
- Le destin est un algorithme qui gère l’évolution de l’humanité en même temps que le sort des individus qui la composent.
- Je n’arrive pas à croire que la vie de chacun des milliards d’humains de cette planète soit programmée dans cette machine.
Piquée au vif, la Moire reprit :
- Donne-moi un nom avec sa date de naissance.
- Jean Lesonge, né le 18 mars 1958, répondit immédiatement la déesse.
Atropos tapa sur son clavier et répondit quelques secondes plus tard :
- Son fil sera coupé dans trois mois !
Tisiphone crut défaillir mais se ressaisit :
- Et Norbert Wursbach, né le 7 décembre 1951 ?
Atropos manipula son clavier pour constater :
- Celui-là en a encore pour vingt ans.
Révoltée, la déesse s’exclama :
- Mais c’est dégueulasse, Jean est un type formidable alors que ce Norbert est une ordure !
- Je sais mais l’algorithme l’a décidé et c’est irréversible, rétorqua la Moire.
Elle ajouta sans transition :
- Allons goûter ton Gewurztraminer.
Puis semblant se raviser :
- Tu sais que nous n’avons pas le droit de boire de l’alcool.
- Mais le Gewurz ce n’est pas de l’alcool et puis on a bien le droit de se faire plaisir de temps en temps, la rassura Tisiphone.
Chaque nouveau verre appelait un gâteau au chocolat et chaque fondant supplémentaire un peu de vin. Trois des quatre bouteilles avaient déjà été vidées. Clotho et Lachésis s’étaient endormies et ronflaient bruyamment sur le canapé du bureau d’usine. En revanche, Atropos était excitée et volubile.
Elle était très fière de son rôle et intarissable quand Tisiphone l’interrogeait sur sa mission. Celle-ci en profitait pour la harceler de questions.
Elle venait de lui demander comment elle pouvait couper autant de fils dans une journée.
- Mais je ne les coupe plus manuellement. Il y a trop de morts chaque jour à tous les étages et tu n’imagines même pas ce que c’est en période de guerre ou d’épidémie. Chaque ligne de filature est équipée de ciseaux qui sont pilotés électroniquement par l’ordinateur quand la fin du fil est ordonnée.
- Alors quel est ton rôle ? questionna Tisiphone.
- Je supervise le processus industriel et j’assure la maintenance des machines et surtout celle des ciseaux. Le fil est mal coupé quand ils ne sont pas assez aiguisés et il faut quelquefois plusieurs jours, voire des semaines pour le détecter. C’est la période que les humains appellent l’agonie. Nous n’avions pas ce problème quand je coupais le fil moi-même. Le travail était mieux fait. C’est la différence entre la confection artisanale et l’industrielle, conclut-elle, philosophe.
La déesse l’interrompit :
- Tu prendras encore un peu de vin ?
Et elle la servit d’autorité.
- Oui mais c’est le dernier. Je suis bourrée, répondit la Moire d’une voix pâteuse.
C’était le moment qu’attendait Tisiphone :
- Mais comment est protégée l’informatique ?
- Le logiciel est inviolable, répondit Atropos.
- Mais en cas d’incendie ou d’inondation ? relança la déesse.
- Je suis la gardienne de la copie de sauvegarde qui est actualisée tous les mois et que je conserve dans la poche intérieure de ma robe.
Et la Moire ajouta :
- D’ailleurs je l’actualise tous les mois et j’ai fait hier la dernière mise à jour.
C’était la dernière précision qu’attendait Tisiphone. Il lui restait 29 jours pour agir.
Elle prit aussitôt congé en prétextant qu’elle devait rentrer à l’EHPAD et promit de revenir dans quelques semaines. Atropos l’embrassa en lui rappelant :
- Tu n’oublieras pas le vin et les fondants au chocolat !
José était cramoisi, enfermé dans son bureau surchauffé de son magasin de réparation informatique de la galerie marchande de l’hypermarché de Morbach. Il draguait sur Internet depuis plusieurs heures à la recherche de sa conquête de la journée.
Il était obsédé par les femmes, les convoitait toutes et les consommait en grand nombre. Quand les quelques amis qui lui restaient s’inquiétaient de son avidité sexuelle, il leur répondait :
- Je cherche la femme parfaite et j’arrêterai quand je l’aurai trouvée.
Il parlait de sa quête du Graal féminin avec tous ses potes commerçants de la galerie marchande qui le prenaient pour un cinglé et se moquaient de lui. Ils l’appelaient le chasseur de poules. Cette histoire de femme parfaite perturbait tous ses copains, confrontés pour la première fois de leur vie à un problème métaphysique. Hier il avait eu une conversation philosophique avec Paulo le patron du « Joyeux Poivrot », le bar voisin de son bureau qui l’avait interpellé avec son franc-parler habituel :
- Mais enfin c’est quoi ta femme parfaite ? Elles le sont toutes les premières fois que tu les baises pour se transformer en emmerdeuses dans les mois qui suivent.
Cette question si pertinente plongea tous les alcoolos présents dans un abîme de perplexité. Ils s’étaient tus et attendaient la réponse à cette question existentielle. Conscient des enjeux, José respira profondément avant de répondre :
- Je dirai qu’elle doit être belle, salope et brillante.
Les clients semblaient d’accord avec cette définition et avaient repris leur verre quand José ajouta :
- Mais surtout elle doit avoir le vagin idéal !
Tout le monde se regarda perplexe jusqu’à ce que Paulo ne prenne la parole :
- Tu es complètement fêlé, personne ne s’est jamais posé cette question.
- Moi je l’ai fait et j’ai trouvé la réponse.
Les consommateurs ébahis avaient reposé leur verre :
- Elle doit avoir des grandes lèvres bien dessinées, un clitoris qui se détache et une entrée ni trop serrée ni trop ouverte.
Les clients du bar d’abord ahuris par le questionnement, acquiescèrent et commandèrent une nouvelle tournée. Paulo conclut cette conversation :
- Bon d’accord, on a compris, la femme parfaite, le vagin idéal. Mais tu oublies que toi tu es petit, moche et crado et que tu n’es pas près de la trouver.
Mais Paulo ignorait que José était riche et que ses conquêtes étaient vénales. Son argent provenait de son activité professionnelle. Il était informaticien quand la chasse aux poules lui en laissait le loisir. C’était même un génie dans ce domaine. Il avait débuté sa carrière comme hacker et avait pénétré les systèmes informatiques les plus sécurisés de la planète. Un jour il avait même pénétré celui du Ministère de la Défense mais il avait été repéré par les services secrets qui l’avaient envoyé en prison. Deux mois plus tard ils étaient venus le récupérer pour lui proposer de travailler pour eux.
Il avait accepté en contrepartie d’une énorme rémunération de 100 000 euros par mois et forfaitairement qu’il intervienne ou pas. Ils avaient essayé de négocier mais il était resté inflexible. Il était le numéro un et le seul capable de contrer les cyberattaques des amis ou ennemis du pays. Ils le savaient et avaient accepté ses conditions.
Il n’était que rarement mobilisé car les militaires se méfiaient de lui et n’avaient recours à ses services que lorsque les informaticiens maison étaient dépassés, ce qui arrivait une ou deux fois par an. Des « men in black » venaient le chercher et le conduisaient dans le service qui était agressé ou qui voulait lancer une attaque. Il commençait par virer tous les occupants des lieux, s’enfermait avec de l’eau, du pain et de la cocaïne qui lui était livrée par l’armée. Il pouvait rester plusieurs jours cloîtré et ne quittait les lieux que quand la difficulté avait été résolue. Il en sortait lessivé mais jusqu’à présent toujours vainqueur. Il s’accordait quelques jours de récupération et repartait à la chasse aux poules.
Cette aisance financière lui avait permis de s’offrir un appartement de rêve. Certains veulent une maison à la campagne, d’autres un logement au centre ville. Lui avait trouvé son « sweet home » dans un bordel situé en Allemagne de l’autre côté de la frontière. Il était installé dans un ancien château du 18ème siècle construit dans la forêt et avait été transformé à grands frais en lupanar. Il comportait au rez-de-chaussée une entrée somptueuse qui conduisait à une ancienne salle de réception transformée en bar dans lequel évoluaient les filles disponibles. Les douches et le sauna étaient installés un peu plus loin et donnaient sur la piscine dans laquelle les filles se baignaient nues en été. Un escalier majestueux menait aux chambres des filles qui étaient disposées sur deux étages. Son appartement était au bout du couloir du dernier étage et avait été aménagé en transformant quatre chambres. Il l’avait acquis il y a trois ans. À l’époque il fréquentait déjà assidûment le bordel quand Manfred, le tenancier, lui avait parlé de ses 350 000 euros de dettes de jeu. Ses créanciers appartenaient à une mafia locale et s’impatientaient. José lui avait proposé d’acheter pour ce montant quatre chambres pour y aménager un appartement et Manfred avait accepté. Un architecte les avait transformées en magnifique appartement. C’était un bonheur quotidien de rentrer chez lui le soir. Il passait à chaque fois par le bar dont il faisait le tour pour y embrasser les filles dénudées. Quand il était en forme, il en commandait une pour le dessert. En hiver il se rendait au sauna et en été à la piscine. Une vie de rêve. Certains se réjouissaient d’avoir une vue sur la mer, lui c’était d’avoir une vue sur les culs.
Il avait été extirpé de sa rêverie par le bruit de la sonnerie de la porte d’entrée du magasin. Furieux de cette intrusion, il s’apprêtait à éconduire le client quand il aperçut une silhouette féminine se dessiner au travers de la vitre fumée qui séparait son bureau de l’accueil. Il se recoiffa machinalement et sortit de sa pièce pour lancer le traditionnel « Bonjour, que puis-je pour vous ? » mais aucun son ne sortit de sa bouche. Il avait la femme idéale devant lui. Elle était grande et fine mais avec des formes bien marquées. Ses cheveux étaient blond vénitien coiffés en chignon et elle était habillée d’un élégant tailleur juste un peu trop serré pour être honnête. Elle avait bien entendu remarqué son trouble et prit la parole :
- Je suis venue vous voir pour savoir si vous pourriez débloquer ce portable dont j’ai perdu le code.
Elle s’exprimait avec douceur d’une voix grave et légèrement enrouée. Le cerveau de José était chloroformé et il était incapable de former la moindre phrase. Il fit un effort surhumain pour sortir de son nuage rose et accoucha d’une phrase automatique :
- Qu’est-ce qui me prouve que ce smartphone vous appartient ?
- Parce que je vous le dis, répondit-elle avec un immense sourire.
Il se contenta de cette réponse car elle pouvait d’ores et déjà tout lui demander et l’invita à prendre place dans son bureau.
Il manipula l’appareil avec une dextérité et une rapidité ahurissantes pour le lui redonner quelques minutes plus tard :
- Voilà, c’est fait !
Impressionnée, elle applaudit. Chacun de ses gestes le rendait seconde après seconde plus dépendant d’elle. Puis elle le regarda d’un regard laser de ses yeux pervenche :
- J’ai encore quelque chose à vous demander :
José lui dit une de ces phrases qui vous échappent quand vous perdez le contrôle :
- Je suis disposé à faire tout ce que vous désirerez.
Elle esquissa un léger sourire entendu :
- Je voudrais que vous piratiez un logiciel ultra-complexe.
- Aucun ne me résiste ! répondit José avant d’ajouter :
- Mais je travaille pour le gouvernement et je ne pratique que du piratage « légal ».
- Vous ne feriez pas une dérogation pour moi ? minauda le femme idéale.
- Peut-être, mais qu’ai-je à gagner ?
Elle le fixa pendant quelques secondes avant de déclarer :
- Moi !
Puis elle précisa :
- Voilà mes conditions : je vous apporte la copie de sauvegarde après-demain. Elle contient le logiciel d’exploitation, ses fichiers et les archives. Je vous demande juste de remplacer un nom par un autre. Vous disposerez de 26 jours et je m’offrirai à vous si vous réussissez.
- D’accord, répondit José.
Puis il réfléchit pour se demander s’il oserait poser cette question qui le taraudait. Finalement il prit le risque et se lança comme on se jette d’une falaise :
- Vous pourriez me montrer votre vagin ?
Il s’attendait à recevoir une gifle mais à sa grande surprise elle lui répondit « bien sûr » comme si c’était une évidence. Devant un José abasourdi, elle se leva, contourna son bureau avant de relever sa jupe et de s’asseoir sur le rebord du meuble. Il resta sidéré pour la deuxième fois en quelques minutes : il venait de voir le vagin parfait !
Elle quitta sa position quelques secondes plus tard, tira sur sa jupe et quitta le magasin avant qu’il n’ait repris ses esprits.
Atropos était écrasée par la chaleur de ce début d’été. La canicule étouffait la vallée. Les truites crevaient dans les ruisseaux et la Vologne était à sec. Le soleil implacable déformait les tôles du toit de la filature et la chaleur déréglait les machines. L’électronique des ciseaux automatiques était perturbée par cette augmentation brutale de température et l’installation se mettait en défaut. Atropos courait d’une ligne de production à l’autre pour les remettre en route car il est évident que le cours du destin ne pouvait pas être interrompu par la chaleur de l’été vosgien. Epuisée elle attendait avec impatience l’heure de la pause pour se rafraîchir et oublier ses lourdes responsabilités. Elle était d’autant plus tendue qu’elles étaient confrontées à un nouveau problème depuis quelques jours. Les gamins de la cité HLM située de l’autre côté de l’autoroute avaient pris la zone industrielle désaffectée comme terrain de jeu et comme lieu de deal pour certains. Ils avaient élu domicile dans les locaux d’un ancien tissage à quelques centaines de mètres de la filature. Ils étaient quelques dizaines à y écouter de la musique débile, en fumant des joints et en faisant le malin devant les filles qui les accompagnaient. Le chef de bande était un dénommé Dylan qui faisait l’admiration de tout le groupe car tous ses frères étaient en prison pour des affaires de drogue et qui donc poursuivait la tradition familiale. Il était secondé par Livan, dit l’élastique, qui s’était spécialisé dans le vol à la tire. Atropos avait remarqué qu’ils tournaient depuis quelques jours autour du bâtiment de la filature en essayant de s’y introduire. Bien sûr, la filature était un coffre-fort inviolable mais cette présence hostile était perturbante.
Le moment tant désiré de la pause était arrivé. Atropos avait confié la surveillance des ciseaux à Clotho et s’était précipitée vers le bassin de dépollution situé à l’extérieur de l’usine. Il était alimenté par de l’eau de pluie et recueillait les effluents de l’usine. Atropos raffolait de son parfum de mazout et d’œufs pourris. Elle accrocha sa robe sur la branche d’un arbre et plongea dans cette eau si délicieusement polluée. Elle nageait depuis peu de temps quand une nuée d’adolescents surgit des friches comme une bande d’Indiens en poussant des hurlements. Elle reconnut immédiatement ceux qui rôdaient autour de la filature. Ils se placèrent sur le pourtour du bassin comme pour l’encercler. Après un court instant de surprise, elle leur ordonna de dégager.
Mais les petits voyous ne l’entendaient pas ainsi. Celui qui paraissait leur chef, un affreux rouquin à tête de dégénéré, l‘apostropha :
- Tu n’as pas honte de te baigner à poil vieille salope !
Personne ne lui avait jamais parlé de cette façon et ce petit con serait mort de trouille s’il savait à qui il s’adressait. Elle luttait contre elle-même pour garder son calme. Elle pourrait les pulvériser d’un geste de la main mais elle devait protéger le secret de la filature. Personne ne devait savoir ce qui se passait derrière les murs de l’usine et la disparition d’une dizaine d’adolescents attirerait nécessairement l’attention sur les lieux.
Elle décida de négocier :
- Mais enfin, que voulez-vous ?
C’est l’affreux rouquin qui répondit :
- On veut voir ton cul !
Pendant ce temps Atropos absorbée par ces événements n’avait pas aperçu Livan fouiller dans sa robe et en retirer le CD-ROM avec la vitesse de l’éclair pour le remplacer par un autre.
Ils s’étaient tous mis à scander « On veut voir ton cul. » La Moire s’amusa de cette manie qu’avaient les humains mâles à regarder les fesses des filles.
Elle décida de leur donner satisfaction pour sortir rapidement de cette situation, s’extirpa du bassin et tourna plusieurs fois sur elle-même sous les quolibets avant qu’ils ne se décident à quitter les lieux.
Elle récupéra sa robe en vérifiant que le CD était toujours dans sa poche et elle regagna l’usine. Elle raconta l’incident à ses sœurs et elles décidèrent d’un commun accord de demander à Hadès de leur envoyer un de ses chiens qui gardent l’enfer. Les gamins s’étaient précipités vers leur quartier général après avoir quitté le bassin. Une femme âgée les attendait à l’ombre du portail ouvert : c’était Yvonne. Dylan se dirigea vers elle en brandissant le CD-ROM et en lui disant d’un air menaçant :
- Maintenant à toi de tenir tes promesses !
Elle leur lança un regard de connivence et sortit un sachet de son sac comme s’il s’agissait de gâteaux et le tendit au chef de bande :
- Voilà un kilo de bonne beuh !
Dylan en dealer expérimenté en vérifia la qualité avant de lui tendre le CD qu’Yvonne glissa prestement dans son sac. Elle décida aussitôt de repartir tout en leur précisant :
- Je reviendrai au plus tard dans 27 jours et j’aurai encore besoin de vous.
- Aucun problème si vous venez les mains pleines, répondit-il.
- J’aurai une valise de cocaïne ! rétorqua Yvonne avant de s’éclipser.
José pensait encore à la soirée fantastique de la veille en ouvrant son bureau. Il avait travaillé toute l’après-midi dans son local surchauffé de la galerie marchande et s’était précipité vers la piscine dès son arrivée au bordel mais avait été surpris de ne pas entendre les cris des baigneurs qui étaient habituellement perceptibles dès l’entrée du bâtiment. Effectivement la piscine et la plage étaient vides à l’exception de cinq filles qui se prélassaient au soleil.
La plus délurée des cinq, une Roumaine prénommée Manuela, l’interpella :
- Tu ne veux pas jouer avec nous et profiter des soldes ?
- Profiter des soldes ? reprit José.
- Oui, au mois d’août tous nos bons clients sont à l’île de Ré ou en Bretagne avec leur famille. Alors on te propose 50 % de rabais.
- Peut-être mais que vais-je faire avec vous toutes ? interrogea José.
- Menu gastronomique ! répondit-elle en déclinant les plats.
- En entrée pipe à cinq dans la piscine.
Une grande blonde d’origine polonaise l’interrompit :
- Moi pas savoir nager !
- Tu iras dans le bassin enfants, rétorqua Manuela agacée avant de poursuivre :
- Ensuite massage à dix mains suivi du bouquet final.
- Je prends ! s’exclama José, enthousiaste.
Au fur et à mesure que le lourd rideau de la devanture se relevait apparaissait une grosse enveloppe déposée sur le comptoir de la réception éclairée par la lampe de bureau. Pourtant il était certain d’avoir éteint toutes les lumières. C’était d’ailleurs une manie chez lui. Qu’était-ce ? Un cambrioleur, un colis piégé déposé par un service secret qu’il avait piraté ? Il rentra dans le local à pas de loup et récupéra le gun qui était collé sous la planche du comptoir. Il en fit le tour pour constater avec soulagement qu’il était vide de tout intrus. Restait le colis. Il colla son oreille sur la boîte pour constater qu’il n’entendait aucun tic-tac caractéristique et décida de l’ouvrir en décollant la bande de fermeture millimètre par millimètre. Aucune explosion. Il contenait un CD-ROM et une photo du vagin de sa mystérieuse cliente. Elle avait écrit au verso : « Il vous reste 26 jours pour intervertir les noms de Jean Lesonge et de Norbert Wursbach dans le logiciel que je vous ai donné. Entre- temps, je termine un travail et je reviendrai vous offrir votre cadeau dès que vous aurez réussi. Je vous ai laissé une photo pour patienter. Je tiens toujours mes promesses. »




Commentaires