Tisiphone est amoureuse. Chapitre 2 : Un problème de méthode
- StanislasMleski
- 14 mai 2020
- 8 min de lecture

Dès le lendemain de la punition, elles s’étaient réunies dans la chambre de Tisiphone pour définir la méthodologie la plus efficace qui leur permettrait de sélectionner les deux cas susceptibles de leur offrir les deux somptueuses vengeances qui les feraient revenir en grâce.
Après avoir vérifié que la porte était bien fermée, Alecto qui semblait très contrariée déclara :
J’en ai déjà assez. Je ne supporte plus ce corps d’emprunt qui me sert de camouflage. J’ai souffert toute la journée de mes rhumatismes et chaque déplacement est un calvaire.
Le pire, reprit Tisiphone, est d’attendre le bon vouloir de l’aide-soignante quand on a besoin d’elle. Cette après-midi elle m’a fait patienter presque une heure pour me donner un Doliprane. J’étais folle furieuse.
Elle s’arrêta quelques instants :
Et sais-tu ce qu’elle m’a répondu ?
Non !
Vous êtes dans un EHPAD et je vous conseille de vous y habituer !
Alecto prit un air dégoûté :
Je ne comprends pas que les humains acceptent cette décadence qu’est la vieillesse. Ils souffrent, sont dépendants des autres qui les humilient, pourrissent dans leurs excréments et pourtant s’accrochent à la vie.
C’est parce qu’ils craignent encore plus la mort que la vie ! répondit Tisiphone.
Alecto avait décroché de la conversation et feuilletait un magazine de mode.
En un clin d’œil elle se transforma en mannequin.
Soulagée, elle lâcha :
Je me sens mieux dans ce nouveau corps !
Mais elle ajouta aussitôt :
La robe est trop serrée et je suis gênée par ce slip ridicule qui me rentre dans les fesses.
Exaspérée, Tisiphone l’interpella :
Arrête tes gamineries ! Tu compromets notre mission si quelqu’un t’aperçoit.
Réintègre immédiatement ton corps de camouflage
Tisiphone avait repris la conversation :
La question est de savoir comment nous devons procéder pour sélectionner les deux vengeances qui nous permettront de retourner dans le domaine des dieux.
Alecto reprit :
Oui surtout que nous avons beaucoup à nous faire pardonner.
Il faut reconnaître que depuis quelques siècles nous avions sombré dans la facilité, reprit l’autre déesse.
Surtout toi ! lui lança sa sœur, quand je pense que tu as organisé un attentat dans une église qui a fait cent-cinquante victimes pour éliminer un prêtre pédophile.
Tisiphone qui n’avait pas apprécié la remarque répliqua vivement :
Tu es mal placée pour donner des leçons. N’oublie pas que tu as déclenché un incendie qui a dévasté la Californie pour brûler vif un seul pompier pyromane.
Brutalement le ton était monté et une tension de très forte intensité avait envahi la pièce.
L’image de la télévision s’était brouillée et les lampes s’étaient éteintes. Les deux sœurs se faisaient face. Des serpents avaient remplacé leurs cheveux et leurs ongles s’étaient transformés en griffes tranchantes. Tisiphone avait attaqué la première. Elle avait lacéré la joue de sa sœur mais avait été mordue par un de ses serpents. Elles s’étaient ensuite jetées l’une sur l’autre en poussant des cris de hyènes et se lacéraient le corps pendant que leurs serpents se dévoraient. La pièce était éclaboussée du sang noir qui giclait de leurs blessures.
Les pensionnaires qui dînaient dans la salle commune, figés devant leur soupe infecte, fixaient du regard cette chambre d’où parvenaient des bruits effrayants et qui semblait comme traversée par des éclairs électriques.
L’intervention de l’intendante qui frappait à leur porte avec insistance ramena les deux déesses à la raison. Mme Klingsmann s’attendait à voir une chambre dévastée. À sa grande surprise, Yvonne ouvrit la porte quelques minutes plus tard avec un grand sourire :
Excusez-nous, nous ne vous avons pas entendue car nous faisions du tricot en regardant la télévision.
Elle ajouta avec un sourire mielleux :
En plus c’était une émission de Pierre Bellemare dont nous ne voulions pas rater une seule phrase et comme nous sommes un peu sourdes nous avons peut-être trop poussé le son.
La responsable interloquée pouvait constater d’elle-même que la chambre était rangée et ne présentait aucun indice de lutte. Pourtant tous les témoins avaient entendu le vacarme provoqué par la bagarre.
Les regards des pensionnaires étaient braqués sur elle car ils attendaient des éclaircissements. Elle n’osait pas se tourner vers eux avant de pouvoir leur fournir une réponse cohérente. Elle était cramoisie de concentration et soudain une explication jaillit dans son esprit. Le responsable devait être Miguel le cuisinier. Depuis longtemps elle le soupçonnait de se droguer et il avait sans doute confondu ses champignons hallucinogènes avec les girolles en préparant la soupe. Elle se tourna vers les clients et déclara :
Il ne s’est rien passé, nous avons tous été victimes d’hallucinations à cause d’une erreur d’ingrédients dans la soupe.
Les handicapés se regardèrent interloqués par cette annonce mais admirent rapidement que le plus important était d’avoir une réponse même peu plausible. De toutes façons, la vie leur avait appris que tout était possible.
Les deux déesses avaient repris leurs esprits et réintégré leur corps de camouflage.Tisiphone prit la parole :
Nous n’avons pas le choix, nous devons réussir nos vengeances pour retrouver notre statut.
Alecto s’interrogea :
Comment définir une belle vengeance ?
Sa sœur lui répondit :
Il faut réunir deux critères, une raison légitime et une réalisation originale et raffinée. La première obligation est facile à satisfaire car les humains ont tous plus ou moins une bonne raison de se venger de quelqu’un. Par contre la seconde exigence est beaucoup plus complexe puisque le meurtre, l’attentat ou la catastrophe naturelle nous sont interdits. Nous devrons donc construire une chaîne de causalité qui aboutira à la
punition du coupable avec raffinement et cruauté.
Tu as raison, acquiesça Alecto, mais quelle méthode proposes-tu pour choisir les deux victimes à venger en sachant que nous devons être unanimes pour chacun des deux choix et qu’à défaut le conseil de la vengeance tranchera.
Après réflexion, Tisiphone donna son avis :
Je pense qu’il faut télécharger le passé de chaque pensionnaire pour choisir les meilleures histoires.
Mais ils sont douze et en raison de leur âge chaque téléchargement sera long et épuisant, objecta Alecto.
Tu as raison, reprit sa sœur, mais nous n’avons pas le choix. Voilà ce que je te propose : chacune télécharge un pensionnaire une nuit sur deux et dans la journée qui suit nous examinons ensemble son fichier. Ils sont huit femmes et quatre hommes et on se les partage à part égales.
D’accord ! s’exclama la déesse en tapant dans la main de sa sœur.
La maison de retraite vécut hors du monde pendant douze nuits. Chaque soir une des deux nouvelles entraînait un ou une pensionnaire dans sa chambre. Le scénario était toujours identique. Elle lui offrait une infusion et des gâteaux et lui prenait la main pendant plusieurs heures. Au petit matin elle le ramenait inanimé dans sa chambre.
Le docteur Mème dissimulait une vive intelligence derrière son physique bonhomme de pilier de rugby. C’était le gériatre de l’EHPAD et il avait tout de suite été intrigué par le comportement des deux nouvelles. D’abord, il n’avait pas compris le décès brutal et simultané de leurs deux prédécesseurs qui avait libéré deux places car c’étaient deux petites vieilles qui ne présentaient aucun signe de santé alarmant. Et puis surtout les deux arrivantes avaient refusé l’examen médical d’entrée.
Depuis douze jours il était confronté à une inexplicable épidémie d’anémie qui touchait ses patients. Ils présentaient tous un symptôme d’épuisement et quatre d’entre eux avaient été hospitalisés pour une transfusion sanguine.
Ils avaient tous la même version : ils avaient été attirés dans la chambre d’une des nouvelles et s’étaient endormis pendant qu’elle leur prenait la main. Le lendemain matin ils s’étaient réveillés épuisés, un peu comme s’ils avaient été vidés de leur substance vitale.
Le docteur Mème avait décidé d’en savoir plus. Il avait rencontré Yvonne et exigé qu’elle se soumette à un examen médical et à tout le moins à une prise de sang. Elle avait refusé catégoriquement et lui avait même écrasé le pied avec une des roues de son fauteuil.
Mais le médecin n’était pas du genre à baisser les bras. Il s’était informé auprès d’un copain vétérinaire de la manière dont il effectuait des prélèvements sanguins sur les animaux dangereux et celui-ci lui avait prêté un instrument qui ressemblait à un fusil harpon.
Dès le lendemain matin il s’était posté dans une des chambres qui donnait sur leur banc préféré du jardin et qui était situé à l’angle du chemin des senteurs et la rue des fleurs. Comme prévu elles s’y étaient assises à dix heures précises. Elles lui tournaient le dos, ce qui lui permit de prendre le temps de viser. Il avait fait son service militaire et était bon tireur. La seringue atteignit Erica dans le haut du dos. Elle pivota son fauteuil comme un éclair et le foudroya du regard. Le docteur Mème ne put s’empêcher de lui sourire et de lui adresser un doigt d’honneur triomphant. Puis il quitta l’EHPAD avec son précieux prélèvement pour le déposer lui-même au laboratoire avant de se rendre à un rendez-vous à l’agence régionale de santé.
Le lendemain matin il se précipita pour récupérer les résultats mais le responsable du laboratoire l’attendait l’air furieux et l’interpella aussitôt :
Mais qu’avez-vous mis dans le prélèvement d’hier ?
Ben du sang, répondit le médecin.
C’est tout sauf du sang, reprit le biologiste, c’est un produit inconnu et radioactif qui a déréglé tous nos instruments de mesure !
Tenez ! et il lui lança dans le visage un compte-rendu d’analyse sur lequel tous les paramètres vitaux étaient à zéro.
Pas d’hémoglobine, pas de protéines, pas de lipides, pas de glucides, rien, éructa le biologiste avant d’ajouter :
Vous vous êtes bien foutu de ma gueule et je n’apprécie pas la plaisanterie.
Le docteur Mème était reparti à la maison de retraite bien décidé à éclaircir cet incroyable mystère. Il se précipita dans son bureau sans prendre le temps de saluer qui que ce soit. Il venait de s’asseoir quand la porte explosa sous le choc du fauteuil roulant d’Erica.
Sans prononcer un seul mot elle se leva et le tira par les cheveux pour lui coller la tête sur le bureau. Puis elle lui enfonça les doigts dans le nez pendant plusieurs minutes. Le médecin eut l’impression qu’elle aspirait son cerveau et perdit conscience.
Il se réveilla en voyant le visage affolé de madame Klingsmann qui le secouait :
Docteur, docteur, que s’est-il passé ?
Rien ! répondit-il encore englué dans son sommeil.
Mais la porte de votre bureau est défoncée !
Ah bon ? dit-il d’un air ébahi.
La gouvernante ne pouvait pas se contenter de cette réponse. Du matériel avait été dégradé et la direction allait exiger un rapport. Il ne s’agissait pas d’un simple décès et la situation était grave.
Aussi repartit-elle à l’assaut :
Essayez de reconstituer les événements.
Vous avez quitté l’établissement hier matin, qu’avez-vous fait depuis ?
Je ne me souviens plus, admit-il penaud, ajoutant qu’il avait très mal à la tête, qu’il se sentait épuisé et qu’il voulait rentrer chez lui se reposer.
Mme Klingsmann fit la moue et insista pour qu’il revienne dès le lendemain l’aider à rédiger son rapport.
En rentrant chez lui le médecin avait machinalement consulté sa boîte mail. Une surprise l’attendait.
Un message urgent s’affichait qui émanait de l’EHPAD de l’île de Ré. Le directeur lui proposait le poste de gériatre qu’il convoitait depuis des années. Son prédécesseur était décédé la veille.
La seule condition était qu’il rejoigne Saint-Martin-de-Ré toutes affaires cessantes.
Il hésita un court instant en pensant qu’il ne pouvait pas abandonner brutalement ses patients mais il se reprit aussitôt en prenant conscience que le gériatre en second pourrait le remplacer. De toutes façons, il ne supportait plus cette région pourrie et cet établissement démodé. Il n’allait pas refuser ce poste dont il rêvait depuis si longtemps et sentait déjà l’odeur des embruns remplacer les miasmes de charbon.
Il avait bien entendu accepté mais sans révéler à quiconque l’enchaînement des circonstances qui voulaient que son prédécesseur à l’île de Ré soit décédé brutalement le jour même où il avait perdu la mémoire de la veille. La vie réserve bien des surprises…
Alors adieu les petits vieux fauchés de bassin houiller et vive les vieillards aisés de bord de mer.




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