Le rêve d'un rêve. Chapitre 13 : De Covilha à Monchique
- StanislasMleski
- 15 juin 2023
- 15 min de lecture

Au printemps, la lueur dorée du soleil de l’aube traversait la fenêtre grillagée de la cellule de Luana avant de disparaître rapidement pour les reste de la journée . La lumière la réveillait et déclenchait ses premiers efforts pour tenter de retrouver quelques idées dans son cerveau dévasté par les neuroleptiques. Les drogues avaient brisé toutes les chaînes de raisonnement et explosé ses neurones.
D’abord les gestes réflexes. Se lever à l’aide du trapèze, pivoter sur le lit pour saisir le déambulateur et tenter de rejoindre la salle de bains en mobilisant toute son énergie. Faire une pose en s’asseyant sur la cuvette des toilettes et enfin passer du déambulateur à la chaise de la douche et sentir l’eau chaude sur la peau. Se sécher, se reposer, enfiler son pyjama de détention et regagner son fauteuil pour s’assoupir jusqu’à la visite de l’infirmière .
La tortionnaire la réveillait avec toujours la même question :
- Alors, Mme Domingues, vous avalez vos médicaments ce matin ou dois-je vous attacher et vous faire une injection ?
Mais Luana avait compris que la révolte était inutile et douloureuse même si quelquefois elle lui permettait de manifester sa rage. Il ne lui restait que quelques minutes après l’administration des drogues pour s’accrocher à ses deux bouées qui lui permettaient de survivre dans la tempête déclenchée dans son crâne. C’étaient deux étincelles qui s’étaient réfugiées dans les profondeurs de son cerveau et qui restaient inaccessibles aux neuroleptiques : l’image de son fils Donato qui éclatait de rire en se balançant dans un parc de Lisbonne et le souvenir d’un flirt dans une forêt avec Maurice son amour d’adolescence .
Cependant ce matin de mai fut celui du début d’un nouveau monde.
L’infirmière entra dans sa chambre avec un sourire ironique :
- Il paraît que vous êtes guérie et que vous sortez ce matin. Je vous donne juste un neuroleptique d’entretien, votre médecin traitant vous aidera à diminuer progressivement la posologie.
Elle lui précisa que quelqu’un l’attendait à l’entrée.
Elle essayait de recoller quelques bouts d’idées pour reconstruire le fil d’un raisonnement pour comprendre ce qui se passait mais en vain. Quelques images, toujours les mêmes, flashaient dans son crâne : Monchique, les oranges, les forêts de chênes, ce garçon qui s’appelait Maurice, le sourire de Donato, mais aucune idée ne se construisait avec ses neurones déconnectés les uns des autres. Alors elle abandonna et se laissa bercer par ce sentiment de soulagement qui la gagnait.
L’infirmière interrompit ses rêveries :
- Maintenant il faut se faire belle pour la sortie.
L’espèce de nazi qui était à la porte d’entrée lui avait ouvert la grille du sas et conduit Maurice devant dans un autre bâtiment cerné de murs en béton donnant sur une cour entourée de grilles surmontées de barbelés.
Le gardien lui déclara ;
- Asseyez- vous sur ce banc et attendez la fin des formalités de sortie. Je vous ouvrirai quand elle sera en dehors de la cour des internés ;
Il tourna le dos pour regagner son poste mais se retourna pour ajouter :
- Vous savez, peu de patients en ressortent vivants !
Pendant ce temps, le moral des walkyries était au plus bas car elles savaient que leur école buissonnière touchait à sa fin et qu’il était temps de s’occuper de leur mission et de quitter ces curieux humains auxquels elles étaient si attachées .
Leur tâche était complexe puisqu’il s’agissait de repérer un type au sujet duquel leurs seules informations étaient qu’il portait le pseudonyme de Stanford et qu’il était avec un ami sur un des spots de surf de la côte de l’Algarve.
Elles les avaient repérés sur une carte de l’office du tourisme de Lisbonne. Les plages de surf étaient nombreuses dans le pays mais le catalogue décrivait les plus populaires . Elles avaient exclu celles qui étaient localisées sur la côte ouest autour de Lisbonne et elles se concentraient sur celles de cette région situées au sud du Portugal dans les tumultes de la rencontre des deux mers. Elles avaient sélectionné le district de Sagres où étaient localisés plusieurs spots réputés. Mais comment trouver la plage concernée et identifier ce Standford et son pote ?
Elles n’avaient aucune réponse ce qui conduit Brunnehilde à décréter :
- Je te propose d’aider Maurice et Luana à s’installer avant de les quitter pour accomplir notre mission
- C’est notre destin, concéda Gudrun avec tristesse.
Maurice ne s’était jamais senti aussi seul qu’assis sur ce banc en pierre dans ce décor carcéral. Il était assailli de doutes à ce moment décisif de son destin. Avait-il existé pour elle pendant ces dizaines d’années autant qu’ elle avait vécu en lui ? Le reconnaîtrait-t-elle ?
L’étincelle se transformerait t ’elle en brasier ?
Il prenait conscience de la folie de son entreprise et s’interrogeait sur cette force impérieuse qui l’avait conduit sur ce banc.
Il attendit une éternité. Peut-être des minutes, des heures, des années.
Sa vie défilait devant lui quand il entendit un bruit de clefs et aperçut une porte du bâtiment qui s’ouvrait et une infirmière qui poussait un fauteuil roulant. C’était elle, identique à son souvenir malgré les outrages des années qui s’étaient écoulées.
Elle avait le soleil dans les yeux et ne l’avait vu qu’après avoir franchi la grille de la cour.
Elle le fixa pendant quelques secondes avant de le reconnaître .
Un immense sourire illumina son visage et ses yeux toujours aussi verts s’éclairèrent pour lui dire le bonheur de le retrouver...
Les mots eussent été incongrus pour traduire l’intensité de l’émotion qui circulait entre eux. Il se dirigea vers elle en silence, elle lui prit la main et leurs âmes fusionnèrent.
Ils restèrent immobiles jusqu’au moment où l’infirmière rappelle d’un ton désagréable qu’elle avait encore beaucoup d’autres tâches à exécuter.
Maurice poussa le fauteuil jusqu’au sas d’accueil où il fut bloqué par la gardien au motif que le fauteuil appartenait à l’hôpital et qu’il devait soit le laisser soit payer 1 500 euros. Exaspéré par ce comportement il lui demanda d’ouvrir la porte pour chercher de l’argent dans la voiture.
Luana poussa de petits cris de panique en le voyant partir mais il se retourna et la calma avec quelques signes rassurants.
Le temps de la liberté était arrivé quand la lourde porte se referma derrière eux.
Luana ne parlait toujours pas et regardait les yeux grands ouverts ce monde qu’elle ne reconnaissait pas et qu’elle avait quitté 20 ans plus tôt.
Elle semblait à la fois heureuse et perdue comme si elle évoluait dans un univers situé entre le songe et la réalité. Elle fit un bruit de stupéfaction en apercevant les deux géantes qui venaient vers elle pour l’embrasser chaleureusement. Brunnehilde la prit dans ses bras et la porta pour l’installer sur le siège passager de la Laguna .Les deux walkyries s’installèrent dans la caravane pour éviter de s’immiscer dans l’intimité de leurs retrouvailles.
Le trajet vers Monchique dura six heures pendant lesquelles Luana se blottit tendrement contre lui sans prononcer une parole.
Maurice voulait à tout prix arriver à Monchique avant la fin de la consultation du médecin pour qu’il examine Luana et accompagne son sevrage de neuroleptiques.
Ils avaient quitté l’asile à 10 heures et étaient arrivés au cabinet du docteur Carbonelo vers 18 h peu avant sa fermeture. Le médecin était réputé pour sa compétence et sa bienveillance. Il les accueillit avec le sourire malgré l’heure tardive . Il avait la soixantaine élégante et un peu déjantée d’ancien hippy des années soixante avec son jean et sa chemise à fleurs bigarrée.
Maurice lui exposa rapidement la situation de Luana sans mentionner les circonstances de sa libération et lui montra la boîte de comprimés que lui avait donnée l’infirmière. Le médecin l’examina avec précaution et conclut avec empathie :
- Mme Domingues est empoisonnée par les neuroleptiques qui lui ont été administrés au long cours ce qui se traduit physiquement par l’atteinte des fonctions motrices inférieures et psychiquement par une dépendance à la drogue qui nécessite un sevrage progressif que je vous prescris sur trois mois en diminuant régulièrement les doses.
- Je constate qu’elle a perdu l’usage de la parole ce qui peut être dû à la solitude qui a endommagé ses connexions cognitives ou à l’effet des médicaments. Dans cette hypothèse la récupération serait impossible. Mais son mutisme peut aussi découler du choc de sa libération surtout si elle était inattendue. Dans ce cas un déclic peut réactiver la fonction de verbalisation, ce que je vous souhaite.
Le médecin leur demanda avant qu’ils ne partent :
- Mme Domingues est le femme du célèbre psychiatre ?
Maurice répondit laconiquement :
- Du psychiatre qui fut célèbre.
La maison apparut après le dernier lacet légèrement colorée de rouge par le coucher de soleil sur la mer à l’horizon. Luana lâcha son premier mot , « Ma maison ! » et tapa dans ses mains comme une gamine heureuse.
Ils y pénétrèrent après que les walkyries eussent crocheté la serrure. L’intérieur était entretenu sans avoir été rénové un peu comme si la maison s’était assoupie depuis plusieurs décennies et se réveillait aujourd’hui dans l’état où elle se trouvait au moment de son endormissement.
Luana était rayonnante. Elle se précipita vers le fond de la pièce pour ouvrir les volets et s’installer sur la terrasse pour contempler le paysage et la mer encore légèrement éclairés par le soleil qui terminait sa course.
Les walkyries curieuses visitèrent l’immense maison qui composait au rez de chaussée d’une cuisine ainsi que d’une grande salle à manger, d’un immense salon, d’bureau et à l’étage d’une dizaine de chambres en enfilade toutes orientées vers le paysage, défraîchies mais propres , ainsi que trois salles de bains des années cinquante. Elles se voyaient bien s’installer en communauté dans cet endroit magique.
Gudrun imaginait déjà les travaux de rénovation qu’elle entreprendrait avant que Brunnehilde ne lui rappelle qu’elles appartenaient à un autre monde et qu’elles avaient une mission à accomplir. De rage d’être confrontée à cette triste réalité, elle lui balança une cruche que sa sœur évita de justesse. Elles étaient prêtes à en découdre quand le voix de Maurice qui les cherchait les ramena à la raison.
Elles préparèrent un dîner improvisé avec les provisions conservées dans le frigidaire de la caravane et dressèrent une table sur la terrasse. Rien ne manquait dans la maison. Elles trouvèrent même des couverts dans le buffet de la cuisine et un tire-bouchon pour la rituelle bouteille de côtes du Rhône qui accompagnait l’indispensable jambon. Le repas se déroula sans paroles dans l’ambiance heureuse de cette douce soirée de printemps.
Brunnehilde profita de moment où ils débarrassaient la table pour parler à Maurice :
- Nous restons encore trois jours avec toi et ensuite nous devrons te quitter pour effectuer notre mission.
Maurice lui répondit les larmes aux yeux :
- Je savais bien que ce moment devait arriver mais je n’arrive pas à l’admettre. J’ai l’impression de perdre ma famille au moment où je touche mon rêve.
Puis il ajouta :
- Mais vous reviendrez quand vous aurez terminé ?
Brunnehilde lui répondit que oui mais la tristesse qui se lisait dans ses yeux disait le contraire.
Luana décida de passer la nuit sur la terrasse pour respirer l’odeur de la liberté et Maurice installa un lit à côté d’elle.
Quant aux Walkyries, elles se retirèrent discrètement dans la caravane.
Luana était déjà levée quand les deux sœurs apparurent dans la cuisine. Elle avait cette beauté intemporelle des femmes qui ont la grâce d’avoir été très belles. Elle avait conservé sa silhouette élancée, ses longs cheveux relevés en chignon et les traits fins de son visage décoré de quelques rides et éclairé par ses yeux verts émeraude.
La cuisine sentait bon le café moulu et les croissants réchauffés.
Elle les embrassa chaleureusement quand elle les vit avec cette tendresse que l’on a pour ceux qui ont l’âge de vos enfants si bien que les deux guerrières l’intégrèrent immédiatement à leur nouveau cercle affectif.
Encore un de ces humains qu’elles regretteraient. Elles furent rejointes par un Maurice radieux et ils s’attardèrent joyeusement à table jusqu’au moment où Luana apparut habillée pour sortir et leur fit signe de la suivre.
Elle quitta la maison et se dirigea sans hésitation vers le cimetière situé à quelques centaines de mètres. Ses pas étaient de plus en plus rapides. Arrivée sur les lieux elle poussa violemment le grille et scruta les lieux.
Soudainement Luana se précipita vers l’endroit qu’elle avait repéré, un mur qui contenait les tiroirs scellés des urnes funéraires. Elles les frotta frénétiquement jusqu’à ce qu’elle découvre une inscription « Donato Domingues. 1978-1998. » . Elle poussa un cri si déchirant et si strident que sa plainte résonna dans la montagne pendant de longues secondes. .
Maurice et les deux walkyries étaient restés immobiles à quelques mètres sidérés par l’expression de sa douleur et conscients que ce moment n’appartenait qu’à elle. Elle pleura de longues minutes agenouillée devant le mur avant de se relever :
- C’est la première fois que je vois les cendres de mon fils car cette ordure m’a internée avant les funérailles ;
Ils se regardèrent tous les trois. Luana reparlait et le déclic était sans doute dû au tsunami psychique déclenché par la découverte des cendres de Donato. Encore sous l’effet du choc elle n’était pas consciente du miracle et poursuivait comme si elle n’avait jamais perdu le langage :
- Je voudrais les récupérer.
Le tiroir qui contenait l’urne était scellé mais Gudrun le défonça avec une pierre trouvée sur place et retira le vase funéraire qu’elle remit à Luana en s’inclinant respectueusement.
Elle embrassa l’urne et la serra contre elle en déclarant :
- Nous pouvons retourner à la maison
En chemin elle prit la main de Maurice, l’embrassa tendrement sur le joue en lui glissant :
- J’ai maintenant tout ce que j’ai désespérément espéré pendant ces années noires, toi et les cendres de mon fils.
La matinée fut consacrée à recruter du personnel pour remettre le maison en état et s’occuper de Luana . Alfonso fut embauché à plein temps pour s’occuper des extérieurs et restaurer toutes les pièces les unes après les autres . Il avait connu Luana à l’école et semblait abasourdi de son retour mais ne se hasarda pas à poser la moindre question. Il était ravi de ce travail et demanda juste si son employeur serait toujours le docteur Domingues. Luana répondit fermement que ce serait elle et il comprit qu’il serait inopportun d’en demander plus. Il connaissait une veuve du village qui cherchait du travail et elle fut recrutée comme femme de ménage. Elle se prénommait bien entendu Conchita .
Une autre femme, Juanita, dont le mari était au chômage fut embauchée comme cuisinière. Enfin l’équipe fut complétée par une infirmière qui avait démissionné de l’hôpital de Monchique et qui sauta sur l’ occasion. Tout le village était en émoi de son retour et envieux de sa fortune qui lui permettait d’embaucher trois employés à plein temps.
Luana se reposa en début d’après midi puis demanda à Maurice de lui décrire le parcours qui l’avait mené à elle .
Il lui en fournit tous les détails mais insista sur cette incroyable motivation qui trouvait sa source dans un flirt d’adolescent qui avait conditionné son existence.
L’explication dura toute l’après midi et leur permit de mesurer la solidité du lien affectif invisible qui les unissait.
Conchita avait préparé un ragoût de sanglier mariné à la demande de Luana que Maurice avait informé des goûts culinaires des walkyries. L’odeur du plat mijoté s’était répandue dans tout le rez-de -chaussée. La cuisinière avait sonné la cloche qui indiquait le début du repas. Les deux sœurs s’étaient précipitées dans la salle à manger, étonnées de constater que la table avait été dressée avec une place vide. Luana était sortie avec Maurice de la chambre qui avait été aménagée au premier niveau dans l’ancien bureau. Elle tenait l’urne de Donato dans ses bras et l’avait posée à côté d’elle sur l’emplacement dépourvu de couverts en affirmant qu’elle ne le quitterait plus jamais.
Conchita apporta une énorme cocotte fumante et parfumée et servit les convives. Les walkyries en dévorèrent chacune trois assiettes sous le regard amusé de la maîtresse de maison.
Luana attendit que tous ses invités eussent terminé leur plat principal pour prendre la parole en s’adressant d’abord à Brunnehilde et Gudrun :
- Maurice m’a expliqué les conditions de ma libération et votre participation déterminante. Je sais que je ne serai pas là sans vous et je vous en remercie de tout mon cœur .
Puis elle se tourna vers Maurice avec un tendre sourire :
- Je crois que c’est le moment pour moi de m’ expliquer ;
Les deux walkyries voulurent s’éclipser par discrétion mais elle leur fit signe de rester ajoutant qu’elles faisaient dorénavant partie de la famille.
Elle commença son récit d’une voix embrumée par l’émotion :
- J’avais 15 ans en 1967 et j’étais très amoureuse de Maurice que j’avais connu sur les bancs de l’école de Monchique. Mon père s’était installé dans le village comme vétérinaire car ma mère ne supportait plus l’agitation de Lisbonne et adorait cette région. Mais elle s’était rendue compte à cette période que l’affection d’écolier pour le petit Maurice s’était transformée en sentiment amoureux et considérait que la perspective de cette liaison avec un fils d’ouvrier devenu maçon était contraire aux intérêts de sa fille unique. Elle venait d’une famille fortunée et rêvait pour moi « d’un grand mariage ».
Elle soupira après cette expression et se servit un verre d’eau avant de poursuivre :
- Elle m’a donc éloignée du village pour éviter que je te rencontre et j’ai entrepris des études de médecine à la faculté de Lisbonne. J’ai bien entendu croisé d’autres garçons mais uniquement parce que c’était dans l’ordre des choses. La déception était toujours au bout de l’aventure car je n’ai jamais retrouvé l’étincelle qui m’avait embrasée avec le baiser de Maurice.
Je me suis résignée et j’ai poursuivi mes études tout en cherchant un mari et j’ai rencontré Esteban en 1976 . J’étais en sixième année de médecine et lui interne en psychiatrie. Pourquoi lui mais pourquoi pas lui ? Il était plutôt beau et brillant se trouvait sur mon chemin au bon moment et plaisait à mes parents.
Nous nous sommes mariés en 1977 et j’ai abandonné les études que j’adorais à la demande de mon mari qui exigeait que je me consacre à ma famille comme toutes les femmes de la bourgeoisie lisboète. Donato est né un an plus tard et nous n’avons pas eu d’autres enfants .
Mon mari m’a très rapidement délaissée en prétextant ses obligations professionnelles et en s’inventant des congrès dans le monde entier pour dissimuler ses aventures extra conjugales. Je savais qu’il me trompait et que tout Lisbonne était au courant mais je m’en foutais car je ne l’aimais pas. Je me suis enfermée dans un huis clos avec mon fils dont l’éducation quotidienne comblait mon existence . Je l’ai initié à la littérature et à la sensibilité artistique. Il a brillamment réussi sa scolarité et a été admis dans la meilleure faculté littéraire de Lisbonne au grand dépit de son père qui aurait voulu qu’il suive des études de médecine et qui considérait que l’apprentissage des lettres était superflu. D’ailleurs depuis cette époque il l’appelait « l’inutile » même en public ce qui le blessait profondément.
J’avais remarqué son peu d’intérêt pour les filles mais je n’osais pas lui en parler jusqu’à ce qu’il aborde le sujet et me confie son homosexualité sans que sa révélation ne me perturbe car mon seul objectif était son bonheur.
Le drame a eu lieu quelques mois plus tard, un dimanche, à l’occasion d’un des rares repas auxquels mon mari daignait participer. Nous étions tous les deux quand Esteban nous a rejoint et s’est assis sans nous saluer en tant que seigneur des lieux. Rien ne laissait présager que le baril de poudre sur lequel nous étions assis n’explose. Esteban s’est adressé avec mépris à son fils demandant quand « L ‘inutile allait ‘il enfin gagner sa vie ? ». Habituellement Donato baissait la tête mais ce dimanche il se rebella et le provoqua :
- Pas avant la fin de mon doctorat et pour te faire plaisir je vais t’apprendre que l’inutile est aussi homosexuel.
Il regretta aussitôt ce qu’il venait de dire en voyant son père blêmir avant de hurler :
- Non seulement tu es une merde mais en plus tu es pédé. Il n’y a jamais eu de dégénérés comme toi dans ma famille et demain je te fais interner pour soigner ta perversion.
Donato assommé par la violence des mots de son père s’est levé sans parler et s’est dirigé vers sa chambre. J’ai moi même quitté la table pendant qu’Esteban poursuivait son repas et là j’ai commis l’erreur de ma vie. J’ai préféré laisser un peu de temps à mon fils pour reprendre ses esprits plutôt que de me précipiter dans sa chambre pour le consoler . Une heure plus tard, quand j’ai entrebâillé la porte, j’ai vu ses pieds qui oscillaient. Il s’était pendu.
Je n’ai pas crié et suis devenue comme étrangère à l'événement, sans doute pour me protéger mais le rage et la haine m’ont submergée en me dictant la nécessité d’un meurtre purificateur du sacrifice de mon fils. Je me suis précipitée dans son bureau et pour m’emparer du pistolet qui était toujours rangé dans son tiroir.
Esteban était encore assis dans la salle à manger où il dégustait son dessert avec impudence . Il est resté sans réaction en me voyant arriver et j’ai tiré sans dire un mot. Mais je l’ai raté ! Il m’a facilement désarmée avant de m’enfermer dans une chambre et d’appeler la police. Il leur a dit que j’étais folle, que son fils s’était pendu à cause de moi et que j’avais tenté de le tuer.
Il a établi un certificat médical d’internement et les flics m’ont embarquée pour me placer dans cet asile de nuit et de brouillard où j’ai survécu jusqu’à ma libération. Il a organisé des funérailles sommaires à Monchique pour éviter que le scandale ne soit connu à Lisbonne.
Cet homme m’a tout volé, ma vie, mon fils et j’ai soif de vengeance .
- Tu l’auras demain car notre avocat va tout balancer à la presse ! répondit Maurice .
Le lendemain, la surprise des Monchiquois se transforma en stupéfaction en découvrant la tête du docteur Domingues qui faisait la une de tous les journaux pour son implication dans un scandale national de corruption et de malversations . Il avait été arrêté et incarcéré pour répondre de ses forfaits devant la cour criminelle.
Maurice et les deux walkyries avaient quitté la maison tôt le matin pour faire le tour des plages et repérer celle qui serait susceptible d’abriter le fameux Stanford. Luana était restée à Monchique pour se reposer.
Elles savaient qu’il était sans doute en Algarve mais ne disposaient d’aucune indication pour le localiser parmi la multitude des plages de la région. Elles avaient décidé de visiter celles qui étaient connues comme des spots de surf et de se fier à leur intuition.
Elles avaient sélectionné trois endroits dans la région de Sargues qui correspondaient aux critères qu’elles avaient définis : discrétion de l’endroit et possibilités de se dissimuler.
Leur raisonnement était qu’un homme qui avait quitté son pays en détenant un tel secret devait être recherché par tous les barbouzes de la planète.
Elles avaient éliminé les deux premiers endroits où Maurice les avaient conduits : la Ponta Riva Beach et la Praia do Beliche qui étaient trop accessibles . Elles commençaient à désespérer quand elles arrivèrent sur les hauteurs qui surplombaient la Praia do Tonel après avoir emprunté une piste interminable. C’était une plage qui donnait une impression de bout du monde. Elle serpentait au pied d’une immense falaise dont certaines parties s’avançaient vers la mer pour la découper en plusieurs espaces dont la surface variait en fonction du niveau de la marée.
Brunnnehilde déclara que ce site correspondait aux critères fixés, Gudrun était plus réservée mais elle furent convaincues par une réflexion de Maurice qui leur apprit que la falaise contenait des cavernes dans lesquelles s’étaient réfugiés des contrebandiers et des naufrageurs de la côte.
Les deux sœurs s’exclamèrent en même temps que c’était l’endroit où leur proie était susceptible de se dissimuler.
Le dîner qui suivit le retour à Monchique fut marqué par la tristesse de la perspective de la séparation. On échangea des banalités pour éviter de parler de ce moment où leurs chemins se séparaient sans aucune certitude de retour . Luana offrit un téléphone à chacune des walkyries après leur en avoir expliqué le fonctionnement et chacun s’embrassa en silence pour éviter de pleurer.




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