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Le rêve d'un rêve. Chapitre 10 : Salamanque

  • StanislasMleski
  • 16 févr. 2023
  • 16 min de lecture

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Tous les trois avaient profité du petit déjeuner pour discuter de leur voyage.

Brunnehilde avait résumé la situation:

- Tu es malade et tu ignores le temps que t’accorde encore le destin. Il faut écourter le voyage pour nous rendre directement à Monchique. Tu ne dois pas échouer pour ne pas rater ta vie et aussi parce que tu es devenu un modèle pour nous et que ton exemple nous a donné le désir d’avoir un rêve.

Maurice avait acquiescé et ils étudiaient leur nouvel itinéraire quand Manuel arriva affolé à la caravane en criant :

- Ils font du mal à Estela.

- Qui ? demanda Gudrun

- Garcia et ses amis du village.

- Et où sont ils ?

- Dans la salle à manger de la ferme.


Les deux walkyrie furent sur place en un éclair et photographièrent instantanément la scène. C’était une grande pièce rectangulaire avec une table au milieu. Garcia était en face de la porte encadré par trois de ses copains qui avaient participé à la fête. Ils étaient armés de battes de base-ball et de fourches. Estela, le visage tuméfié, était assise sur une chaise au fond de la pièce.

Ils se levèrent quand elles entrèrent et Garcia lança en se tournant vers sa femme ;

- Voilà tes deux putes de copines !

Et pendant qu’il prononçait cette phrase un de ses complices planqué derrière la porte asséna un coup de batte à Gudrun. Brunnehilde vit sa sœur s’effondrer et son instinct de tueuse reprit le contrôle de sa personnalité. D’un coup de coude, elle défonça le visage de l’agresseur puis elle se saisit de la table dont elle se servit comme d’un bouclier pour foncer sur les quatre autres qu’elle écrasa contre le mur.

Les cinq énergumènes mis hors de combat, elle se pencha sur Gudrun toujours inanimée et lui prit la main pendant quelques minutes d’intense concentration expliquant à Estela qu’elle empêchait son âme de s’évader de son corps..

Gudrun ouvrit les yeux mais sans pouvoir se relever seule et regagna la caravane en titubant soutenue par sa sœur et Estela. Celle-ci expliqua très rapidement que Garcia s’était fâché en découvrant les cadeaux, qu’elle avait alors déclaré qu’elle voulait le quitter ce qui avait déclenché sa fureur et une déluge de coups.

La walkyrie coucha délicatement Gudrun sur le grand lit de la caravane en demandant à Estela de lui parler pour retenir son esprit.

Puis elle ajouta :

- Maintenant je vais m’occuper des autres.



Les cinq agresseurs se réveillèrent peu à peu pour constater qu’ils étaient entravés les uns aux autres et enfermés dans la porcherie. Ils s’en prirent à Garcia dès qu’ils constatèrent la situation dans laquelle ils se trouvaient pour lui reprocher de les avoir entraînés dans cette galère et tentèrent de lui donner des coups de pieds bien qu’ils fussent attachés.

Ils se calmèrent immédiatement quand ils aperçurent l’immense silhouette de la walkyrie se dessiner dans l’embrasure de la porte. Ses yeux jetaient des flammes et ils se recroquevillèrent instinctivement les uns contre les autres.

Elle leur parla d’une voix glaçante :

- Dans mon pays, là-bas, très loin dans le nord, nous nous vengeons en enfermant nos ennemis dans des enclos à sangliers où ils sont dévorés vivants.

- Ici, vous avez des porcs qui feront l’affaire. C’est Gudrun qui décidera de votre punition si elle survit. Si elle meurt ce sera moi.

- Pour le moment vous êtes attachés mais vous avez encore vos jambes pour vous défendre quand les cochons affamés que j’ai privés de nourriture commenceront à vous attaquer dès ce soir. Mais si jamais ma sœur disparait , je vous couperai à chacun une jambe, vous tomberez et les porcs se jetteront sur vous .


Terrorisés par cette perspective il la supplièrent de les relâcher, puis ils accusèrent tous Garcia d’être à l’origine de l’agression concédant qu’il méritait d’être dévoré vivant alors qu’eux n’avaient fait que de le suivre par amitié et méritaient être libérés.

Elle les regarda avec le mépris qu’on a pour les lâches au Walhalla:

- Il ne vous reste plus qu’à prier votre dieu pour que Gudrun se remette.

Elle s’apprêtait à quitter la porcherie mais elle s’approcha de l’agresseur de sa soeur :

- Toi, je te crèverai les yeux avant de te couper la jambe.

Puis se tournant vers Garcia :

- Estela m’a dit que tu aimais te servir de tes poings

Et elle lui asséna un énorme coup de poing qui lui éclata la pommette et qui les fit tomber tous les cinq dans le lisier.

Elle les regarda patauger dans les excréments et leur jeta d’un air sadique :

- Vous avez intérêt à vous relever rapidement car ils ont envie de commencer le repas !


Une grande excitation régnait à son retour dans la caravane. Gudrun qui avait récupéré voulait sortir pour se venger retenue par Maurice, Manuel et Estela .

Brunnehilde, soulagée de la voir en bonne santé, se jeta dans les bras de sa sœur et tenta de la raisonner. Elle la prit tendrement par le bras pour sortir de la caravane et lui rappeler que leur mission devait rester secrète ce qui serait compromis en cas de meurtre et donc d’enquête de police ajoutant cependant pour la calmer qu’ils avaient besoin d’une bonne leçon mais qu’il fallait d’abord connaître les intentions d’Estela



Ils étaient tous réunis dans la caravane pour écouter Estela qui répétait que Garcia était devenu fou quand il avait vu ses deux cadeaux et l’argent, l’avait frappée et continué toute la nuit pour lui faire avouer qu’elle avait un amant.


- Il a ensuite imaginé ce guet-apens car il avait remarqué que vous me protégiez et il craignait votre réaction reprit Estela avant d’éclater en sanglots

Gudrun la prit affectueusement dans ses bras :

- Nous t’offrons la liberté !

- Mais c’est impossible, je n’ai pas d’argent et plus de domicile objecta Estela

- Nous nous en occupons ! répondirent en cœur les walkyries.

Brunnehilde ajouta :

- Le seul obstacle qui te reste à franchir est de te débarrasser du poids des conventions qui te plantent dans cette terre sans avenir pour toi .Définis tes rêves et nous nous efforcerons de t’aider à les réaliser.

Elle réfléchit quelques secondes :

- Vous avez raison, je veux quitter cette condition servile, reprendre ma liberté et peut être faire des études d’histoire de l’art. Il y a une très grande université pas très loin d’ici à Salamanque.

Tout ceci lui semblait tellement beau qu’elle n’y croyait pas. Comment la petite paysanne pouvait ’elle espérer réaliser tout ce qui lui avait été interdit jusqu’à présent ?

C’est son père qui la libéra définitivement de ses chaînes

- Choisis ce que je n’ai pas réussi à t’offrir !

Maurice qui s’était tu jusqu’à présent conclut :

- Bon tu pars avec nous demain puisque ton père est d’accord.

Et il ajouta :

- Et puis Salamanque est sur notre itinéraire.


Cette conclusion annoncée comme une évidence soulagea tout ce petit monde qui applaudit spontanément Estela de la victoire qu’elle venait de remporter sur elle même .

Maurice clôtura la réunion :

- Bon, nous avons eu assez d’émotions pour aujourd’hui. Nous resterons à la ferme jusqu’à demain matin pour nous reposer et pour permettre à notre nouvelle amie de voyage de préparer ses affaires et de faire ses adieux à sa famille.

- Et Garcia et ses copains, s’inquiéta l’intéressée ?

- On s’en occupe répondit Gudrun, ne t’inquiète pas nous allons lui faire passer l’envie de t’embêter toi ou ta famille.

Et tout le monde se sépara.


Gudrun se réveilla de sa sieste vers 18 H. Maurice vérifiait la tente auxiliaire destinée à abriter Estela et Brunnehilde aiguisait la lame de son épée à côté d’une assiette de viande sanglante.

Elle précisa à Gudrun perplexe : c’est pour la leçon des cinq minables, prends ton épée et allons-y.

Les cinq hommes étaient réfugiés dans le fond de la porcherie cernés par les 10 porcs affamés qui essayaient de les mordre . Ils tentaient de les repousser en leur donnant des coups de pied mais trois d’entre eux étaient déjà blessés aux jambes .



Les walkyries firent une entrée fracassante en donnant un coup de pied dans la porte. Elles étaient terrifiantes avec leurs regards impitoyable de tueuses et leur sourire sadique.

Brunnehilde lança le morceau de viande au milieu des cochons qui le dévorèrent furieusement en quelques secondes.

Puis elle commenta sobrement :

- Ce sera votre sort dans quelques instants quand Gudrun vous aura coupé la jambe.

Ils étaient si terrorisés qu’ils avaient déféqué dans leur pantalon .

Gudrun promena son regard sur le groupe en commentant :

- Je cherche celui qui m’a frappée pour lui crever les yeux !

Cette phrase les acheva. Ils se prosternèrent devant elles en les suppliant de leur laisser la vie.

- Qu’avez-vous à nous offrir en contrepartie de votre misérable existence ?

Ils restèrent muets. Ils n’étaient que des paysans sans grandes ressources et n’avaient rien à offrir.

Un silence de mort régnait dans la porcherie quand Gudrun reprit la parole :

- Vous êtes si médiocres que votre vie sera si misérable que je n’ai pas envie de vous y soustraire en vous éliminant. Je veux d’abord que vous vous excusiez à plat ventre dans le lisier, que Garcia accepte de divorcer et de regagner la ferme paternelle dès ce soir, que vous ne vous approchiez plus jamais de la maison de Manuel et enfin que vous juriez de conserver le secret sur ces évènements.

Elle ajouta pensive :

- De toute façon vous seriez la risée de tout le monde si vous en parliez .


Elle n’avait pas encore terminé qu’ils s’étaient jetés à plat ventre dans la lisier de porc mais en évitant d’y plonger la tête ce qui contraria Gudrun qui appuya sur leur crâne pour leur enfoncer le visage dans les excréments. Elle les laissa se relever avant qu’ils n’étouffent et les autorisa à sortir un à un car il restait une dernière formalité à accomplir.

Les deux walkyries s’étaient placées de chaque côté de la porte. C’est Garcia qui sortit le premier. Gudrun lui plaça son épée sur la gorge et lui ordonna de relever sa manche droite.

Brunnehilde lui traça avec son épée un signe sur l’épaule en ajoutant :

- Ça signifie lâche dans notre pays !


Tous les trois s’affairaient autour de la caravane pour préparer le départ que Maurice avait fixé à 7 H précises car il voulait rejoindre Salamanque en fin de matinée

Estela arriva à l’heure suivie par Manuel qui portait deux sacs de voyage dans lesquels elle avait rangé les quelques affaires qu’elle emportait parmi lesquels bien entendu le sac Vuitton et les Louboutins.

Le père et la fille avaient tous les deux du mal à dissimuler l’émotion de cette rupture et de tirer un trait sur leur 22 ans de coexistence affectueuse.

Il était temps de partir, Maurice et Manuel échangèrent une accolade fraternelle et les walkyries l’embrassèrent. Estela, les larmes aux yeux, se jeta dans les bras de son père en lui murmurant qu’elle avait l’impression de l’abandonner.



Manuel la repoussa doucement en lui répondant que son plus grand bonheur était de la savoir heureuse, tourna les dos pour regagner le corps de ferme puis se retourna après quelques pas en lui demandant de lui téléphoner au moins une fois par semaine. Lui aussi pleurait discrètement.


Ils arrivèrent au camping municipal en fin de matinée comme Maurice l’avait prévu.

Les trois filles étaient impatientes de découvrir la future université et l’abandonnèrent à sa sieste.

Le camping était aux portes de la ville et elles rejoignirent à pied le centre de Salamanque ; Estela avait repéré sur un plan l’emplacement de la faculté de Géographie et d’Histoire qui était située dans la vieille ville rue Cervantès tout près de la cathédrale gothique.

Elles trouvèrent facilement le bâtiment qui était composé d’une façade médiévale qui se terminait par un donjon carré qui dissimulait un bâtiment moderne qui abritait la faculté .

L’ensemble était désert mais Gudrun poussa la grille qui n’était pas verrouillée et elles pénétrèrent dans la cour puis dans la partie médiévale qui abritait les services administratifs. Elles cherchaient à localiser le bureau d’inscription quand une voix autoritaire leur demanda ce qu’elles faisaient dans ces lieux . C’était une femme qui avançait d’un pas déterminé dans la pénombre du couloir peu à peu dévoilée par la lumière de la cour. Elle était assez grande coiffée d’un chignon de cheveux blonds et gris, fine comme une liane et d’une élégance discrète. Elle portait des lunettes et devait avoir entre 40 et 45 ans.

Estela balbutia :

- Je suis venue m’inscrire à la faculté d’histoire de l’art.

La femme interloquée lui répondit que c’était le premier mai et que les services administratifs étaient fermés pendant la durée du pont.

Estela, rouge de confusion, s'excusa et promit de revenir dans quelques jours mais Gudrun fit remarquer que l’état de santé de Maurice ne leur permettait pas de rester trop longtemps à Salamanque.

En d’autres circonstances la femme les eût éconduites mais elle était intriguée par cette jeune femme au visage tuméfié et par les deux géantes qui l’accompagnaient. Elle leur ordonna de les suivre jusqu’à son bureau situé au premier étage du donjon.

C’était une pièce dont un des murs était remplacé par une baie vitrée qui donnait sur la vieille ville.

Les sols étaient recouverts de carrelages d’époque, les murs blancs et le mobilier composé d’un un bureau renaissance et de fauteuils en plexiglas transparent.


Elle les invita à s'asseoir et se présenta :

- Je m’appelle Guadalupe de Velasco et je suis la directrice du département d’histoire de l’art de cette faculté ;

Et elle poursuivit d’un air sévère :

- Je veux d’abord savoir pourquoi cette jeune femme a le visage tuméfié.

- Elle a été frappée avant hier par son mari.

- Et vous, que faites-vous dans cette histoire ? demanda t’elle aux géantes

- Nous étions sur place par hasard et nous l’avons délivrée et conduite chez vous pour qu’elle vive son rêve de liberté et son envie de faire des études. Elle veut s’inscrire dans votre faculté.

Son visage s’adoucit et elle s’adressa avec bienveillance à Estela :

- Vous savez sans doute que l’université de Salamanque est la plus réputée d’Espagne et qu’elle est très sélective, quel âge avez-vous ?

- J’ai 22 ans, répondit Estela

- Et quel a été votre parcours l’interrogea la directrice

- J’ai passé mon bac avec mention et j’ai ensuite subi mon mari jusqu’à avant-hier !

- Je t’en félicite sourit Mme de Velasco, mais tu es restée trop longtemps écartée de l’enseignement pour réussir l’examen d’entrée à la faculté qui a lieu début septembre.


Estela s’effondra littéralement sur elle même en constatant que son rêve se brisait avant de commencer mais la directrice vola à son secours :

- Tu peux cependant t’inscrire à une formation de préparation à l’examen qui est dirigée par un de mes collègues et qui débute mi-mai. Compte tenu des circonstances je te le présenterai.

Estela bondit de sa chaise pour l’embrasser mais se ravisa en prenant conscience de l’incongruité de son geste. Sa spontanéité arracha un éclatant sourire à la directrice qui précisa cependant :

- La préparation est payante, environ 3 000 euros

Estela se tourna vers Brunnehilde qui acquiesça d’un geste de la tête .

La walkyrie profita de la situation pour demander à la directrice comment trouver un hébergement pour sa protégée.

Elle répondit qu’elle était propriétaire d’une grande maison de famille dans laquelle elle avait aménagé un studio et quatre appartements en dessous du sien et que le studio était libre pendant quelques mois jusqu’ à la rentrée de septembre.

Estela se dit qu’elle avait enfin de la chance et que son rêve débutait et elle accepta presque en criant sa joie avec enthousiasme.

- Attendez au moins de l’avoir visité éclata de rire Mme Velasco, je vous y conduis, il est situé à quelques centaines de mètres d’ici, de l’autre côté de l’université.


La magie de la rencontre avait agi et la directrice sévère s’était métamorphosée en femme exquise. Elle les guidait dans les ruelles de la vieille ville commentant au passage l’histoire des bâtiments qu’elles longeaient. Les trois filles étaient impressionnées ce qu’ Estela avait résumé en murmurant à Brunnehilde :

- On se sent moche et conne à côté d’une femme comme elle .

Elle s’était arrêtée devant une grande bâtisse ancienne :

- C’est l’hôtel de ma famille, les Velasco, depuis le 15ème siècle. Je suis leur dernière descendante.



Son visage se teinta de tristesse pendant qu’elle ajoutait avec mélancolie que son nom s’éteindrait à sa mort.

Personne n’osa relever mais Estela en déduisit qu’elle n’avait ni enfant, ni mari.

Elle retrouva son sourire pour expliquer que son appartement occupait tout le dernier étage, et que le studio libre était au rez-de chaussée et donnait sur la cour intérieure.

C’était une grande pièce de 35 m2 avec des murs blancs et un sol en pierres d’époque avec une porte fenêtre qui donnait sur une cour renaissance. La pièce était équipée d’une cuisine complète, d’une salle de bain moderne et meublée sobrement d’un lit, d’une table et de chaises. Le prix mensuel de location était de 450 euros.

Estela se retourna vers Brunnehilde pour guetter son approbation qui lui adressa un clin d’oeil avant de déclarer :

- C’est d’accord, déclara Brunnehilde avant d’ajouter

- Nous préférons tout vous payer d’avance, dîtes nous combien nous vous devons.

Le directrice apparut surprise de la question mais la walkyrie avait honte d’avouer qu’elle ne savait ni lire ni compter et elle calcula rapidement :

- 2 500 euros de loyer et 3 000 euros pour la formation.

Mais elle ajouta aussitôt :

- Je vous fais confiance et je n’ai pas besoin de paiement comptant.

- Je réglerai tout de suite car nous repartons demain. Nous partons chercher l’argent et revenons dans environ une heure ;

La professeure s’accapara Estela :

- Nous vous attendrons devant l’université .


Elles rejoignirent l’ancienne université qui apparut comme une merveille au détour de la ruelle . Estela n’avait jamais rien vu d’aussi beau et fut submergée d’émotion esthétique. C’était un bâtiment d’une architecture élégante avec des ailes d’une grande sobriété et une explosion décorative en dentelle de pierres sur le fronton.

La directrice l’invita à s'asseoir à côté d’elle et commença à lui parler d’une voix qui ressemblait à une musique douce.

Estela était fascinée par ses mots ciselés et ses gestes harmonieux de danseuse classique.

Elle lui raconta l’histoire du bâtiment .

L’université avait été fondée par Alphonse IX roi de Léon et de Castille en 1218 qui était un redoutable guerrier et qui avait nargué le pape en épousant sa cousine ce qui entraîna son excommunication jusqu’à la répudiation de son épouse.

- Et devine qui a été sa seconde épouse ?

Elle lui laissa quelques secondes de réflexion avant d’éclater de rire :

- Une autre cousine !


Son rire sensuel, son sourire éblouissant troublaient Estela qui ressentait une attirance inconnue et qui était sans doute réciproque car elles s’étaient instinctivement rapprochées l’une de l’autre .

Elle prit la main d’ Estela qui fut parcourue par une onde exquise.



Elle la regarda tendrement lui dit « appelle moi Guadalupe » et poursuivit son récit.

- La partie la plus remarquable de cet ensemble est le fronton et la richesse de son ornementation qui contraste avec la sobriété des ailes ce qui s’explique par la richesse de l’Espagne au 15ème et 16ème siècles fondée sur l’or et le sang des aztèques et des autres peuples indigènes d’Amérique.

Un groupe de touristes bruyants s’était approché et Guadalupe se colla contre elle pour qu’elle entende ses explications.

Estela sentait la chaleur de sa peau au travers de la toile de son pantalon, l’odeur de son parfum et découvrait la naissance de ses seins quand elle se penchait vers elle.

- Ce style de transition entre le gothique et la renaissance est qualifié de plateresque par référence à l’orfèvrerie. Celui que nous avons devant nous est souvent appelé « gothique isabélin ».


Les touristes s’étaient éloignés et Guadalupe s’était légèrement écartée pour éviter que cette situation ne devienne gênante pour cette jeune femme dont elle ignorait l’histoire et les intentions. Elle était troublée par Estela pourtant si éloignée de ses critères habituels ; était-ce le mélange de vulnérabilité et de détermination, la fraîcheur de ses 22 ans ou tout simplement cette alchimie indéchiffrable qui vous aimante vers l’autre ?

Elle s’extirpa de ses pensées pour reprendre son exposé :

- La partie la plus importante historiquement de la façade est le médaillon qui représente Ferdinand et Isabelle, les rois catholiques.

Estela ignorait qui étaient ces personnages ce que remarqua Guadaloupe qui en d’autres circonstances eût immédiatement viré une étudiante qui ne connaissait pas l’existence des deux souverains. Mais elle lui pardonnait déjà tout et reprit ses explications :

- Ils représentent une grande romance en même temps qu’un moment décisif de l’histoire de l’Espagne .

Elle poursuivit sa démonstration avec telle passion qu’elle faisait revivre ses personnages :

- Isabelle est née en 1451. Elle était la fille de Jean II roi de Castille et de sa seconde épouse mais n’était pas promise au trône qui était réservé à son demi-frère aîné Henri IV de Castille qui devint roi en 1455. Son autre concurrent son petit frère Alfonso décéda sans doute empoisonné en 1468 ce qui fit d’elle l’héritière présomptive du trône.

- Son grand frère Henri IV mourut en 1474 et Isabelle se fit proclamer reine de Castille et de Léon à Ségovie en décembre de la même année.


Estela fascinée par ce récit ressentait une bouleversement presque physique de son cerveau qui se dépliait en écoutant les mots de Guadalupe qui libéraient un tourbillon de neurones qui sortaient du cachot où ils avaient été enfermés par la médiocrité de sa précédente existence.

Sa professeure poursuivait son récit comme un chef d’orchestre emporté par sa symphonie. Elle en était à l’épisode du mariage avec Ferdinand d’Aragon :

- Leur rapprochement était envisagé depuis longtemps par leurs familles respectives mais un empêchement légal de co sanguinité s’y opposait qui ne pouvait être levé que par une dispense papale refusée par le souverain pontife .

- Finalement le pape envoya Rodrigo Borgia en tant que légat officiel et celui-ci autorisa l’union en accordant une dispense que le souverain pontife n’avait pas expressément autorisée.

- Ils se marièrent en en octobre 1469 et réunirent les deux plus puissants états du royaume, l’Aragon et la Castille quand Isabelle accéda cinq ans plus tard au trône de Castille.

Pour pimenter le récit Guadalupe ajouta que le couple vécut très uni jusqu’à la mort d’isabelle en 1504 malgré les infidélités de Ferdinand qu’elle feignit d’ignorer.

- Ah les hommes sont les mêmes à toutes les époques s’écria Estela.

Guadalupe ne releva pas et poursuivit :

- Ils eurent une fille Jeanne, dite Jeanne la folle qui sera la mère de Charles Quint qui fera de l’Espagne la première puissance mondiale .

- A eux deux ils ont achevé la Reconquista en prenant Grenade en 1492 et se sont aussi montrés visionnaires en finançant l’expédition de Christophe Colomb et la découverte du nouveau monde.

- Mais c’est une histoire géniale, on croirait un roman commenta Estela

- Tu apprendras bientôt que la réalité de l’histoire est bien plus passionnante que la fiction mais Isabelle avait aussi sa zone d’ombre qui était son fanatisme religieux.

- Mais ce sera pour la prochaine leçon, termina-t-elle en souriant.

Estela était captivée par cette grande bourgeoise qui la transportait dans l’univers de la connaissance. Ce moment était si précieux qu’elle pria pour qu’il ne s'interrompe jamais ; Guadalupe s’était à nouveau rapprochée en lui prenant tendrement la main mais le charme fut rompu par l’arrivée des walkyries.

Brunnehilde lui tendit un sac en plastique rempli de billets devant les yeux effarés de Guadalupe qui ne se hasarda à aucune question.

Estela décompta les sommes dues et Gudrun rappela qu’elles étaient pressées et qu’elles devaient partir.

Guadalupe embrassa les deux géantes en se hissant sur la pointe des pieds puis Estela avec une tendresse qui traduisait son impatience de la revoir.


La table du dîner était déjà dressée sous l’auvent de la caravane. Maurice qui les attendait en sirotant un pastis leur demanda si tout s’était bien passé. Estela répondit enthousiasmée qu’elle avait vécu une après midi inoubliable et que la porte de ses rêves s’était entrouverte. Puis elle s’effondra en larmes et tomba dans les bras de Maurice .

Elle s’expliqua :

- Ce sont d’abord des larmes de joie. il y a trois jours, je nourrissais les cochons et servais un mari tyrannique. Maintenant je suis libre et demain je rejoindrai l’université la plus prestigieuse d’Espagne accompagnée par la sublime Guadalupe. C’est tellement beau que j’ai peur que ce rêve ne s’évanouisse. Mais en même temps mon bonheur est teinté de la tristesse de quitter les deux sœurs et le second père que vous êtes devenus pour moi.



Brunnehilde la releva doucement et lui prit tendrement le visage entre ses mains :

- Chacun doit suivre son destin et tenter de vivre son rêve quand il a le chance d’en avoir. Nous t’envions car par rapport à toi, nous n’avons que des buts. Alors profite de ce que tu vis.

Sa déclaration calma Estela qui sécha ses larmes :

- Tu as raison mais demain avant de partir nous achèterons des téléphones pour rester en contact.

- Ce sont ces boîtes en plastique dans lesquelles vous parlez tout le temps, demanda Gudrun.

- Oui répondit Estela en rigolant, je pourrai te joindre et te parler où que tu sois.

- Mais nous ne savons pas les utiliser, déplora Brunnehilde

- Je t’expliquerai et je te préenregistrerai mon numéro. Tu auras juste à appuyer sur un bouton quand j’appellerai et sur un autre pour me joindre.

- Alors d’accord, conclut une fois de plus Maurice en posant sur la table un énorme plat de charcuterie et une bouteille de vin rouge local .

Le ciel était étoilé, un léger vent les caressait, le jambon était délicieux et le vin abondant et ils passèrent une soirée heureuse, gaie et fraternelle pour célébrer la seconde vie d’Estela.


 
 
 

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