Tisiphone est amoureuse. Chapitre 1 : L’EHPAD
- StanislasMleski
- 11 mai 2020
- 7 min de lecture

Les établissements pour les vieux ne s’appellent jamais « Le dernier virage » ou « L’antichambre ». Ils affichent de noms ridicules empruntés à la mythologie quand ce ne sont pas des références à des fleurs ou à des fruits qui poussent dans le coin. Celui-là s’appelait « Les Quetschiers » comme ces arbres plantés dans les jardins des cités ouvrières désertées.
L’EHPAD était situé dans la zone artisanale de Morbach, la capitale du bassin houiller. Les mines étaient fermées depuis des décennies mais l’air puait toujours le charbon. Le bâtiment avait été construit dans les années soixante-dix dans le style faussement moderne des magasins d’usine. La décoration était celle des pavillons bon marché dans lesquels avaient vécu les pensionnaires avant de rejoindre le couloir de la mort. Un piano à queue trônait au fond de l’immense pièce commune. Il n’était jamais utilisé car personne n’en jouait car on n’apprenait pas le solfège sur le carreau de la mine.
L’établissement était agencé en étoile avec trois unités séparées et cloisonnées ; celle des chanceux, les valides, celle des pensionnaires en fauteuil et enfin une unité Alzheimer.
Les valides étaient les maîtres de l’EHPAD. Ils reproduisaient le comportement dominant/dominé dont ils avaient été les victimes pendant leur vie active. Ils étaient servis en premier, monopolisaient les espaces de loisirs et se réservaient les endroits ombragés du parc.
Leur chef était Norbert, le boucher de Wutsvillers. Il souffrait d’un diabète non stabilisé et avait rejoint l’EHPAD après le suicide de sa femme. C’était un vieillard encore jeune, trapu et le visage couperosé par des décennies d’alcoolisme. Il avait une grande gueule, débitait des lieux communs à longueur de journée, régnait sans partage dans son unité et en tant que mâle dominant exerçait un droit de cuissage sur les pensionnaires féminines.
Il avait conquis son poste en détrônant Marcel, le coiffeur. Celui-ci avait eu une fin de vie rêvée avant l’arrivée de Norbert. Il avait rejoint l’EHPAD après une opération d’un cancer de l’intestin et dominait depuis trois ans l’unité des valides répartis entre trois hommes et neuf femmes. Les deux autres mâles étaient épuisés par leur maladie ce qui lui permettait de régner sans partage sur son harem de douze concubines dont l’âge variait entre soixante-douze ans pour la plus jeune à quatre-vingts onze pour la doyenne. Elles étaient toutes folles de ce vieux beau et se disputaient ses charmes.
Tous les dîners étaient une fête malgré la bouillie immangeable qui leur était servie. Elles s’habillaient et se maquillaient comme si elles allaient au gala de la Croix Rouge. Le merlan gominé passait de table en table distribuant baisers et compliments avant de choisir l’élue qui rejoindrait sa chambre.
Il s’était méfié de Norbert dès que celui-ci avait rejoint l’EHPAD après la mort d’un pensionnaire qui avait libéré une place. Ils s’étaient toisés du regard dès qu’ils s’étaient croisés puis s’étaient observés pendant quelques semaines, persuadés que l’affrontement était inéluctable.
L’arrivée d’une petite jeunette de soixante-neuf ans avait mis le feu aux poudres. Marie-Jeanne souffrait d’une maladie de Parkinson mais conservait ce charme et cette assurance de celles qui avaient été très belles.
Le conflit avait débuté au milieu du repas. Ils s’étaient assis tous les deux à côté de la nouvelle pensionnaire. Marie-Jeanne avait refusé son bol de soupe et les deux rivaux guettaient l’arrivée du plat principal pour être le premier à lui découper la viande. Marcel avait été le plus prompt à placer ses couverts dans l’assiette de la nouvelle pensionnaire mais Norbert dépité avait planté sa fourchette dans le morceau de viande pour le retirer de l’écuelle. Excédé Marcel lui avait balancé la purée dans le visage. Médusés tous les convives avaient interrompu leur repas. C’est Norbert qui avait pris la parole en premier alors que la mousseline dégoulinait encore de ses cheveux :
- La situation a trop duré. Il faut que l’un de nous deux disparaisse de l’unité.
- Je suis d’accord, répondit Marcel, finissons-en ce soir par un duel.
- Quand et où ? interrogea Norbert pressé d’en découdre.
- Ici, dans une heure quand les tables seront débarrassées.
- À poings nus ou avec les cannes ?
- Avec les cannes ! répondit le merlan qui précisa d’un air grandiloquent :
- Et non mouchetées !
Tous les pensionnaires étaient sortis de leur chambre et attendaient l’arrivée des combattants. Un haut-parleur fatigué diffusait la mélodie de « Il était une fois dans l’Ouest ».
Norbert et Marcel s’étaient avancés comme des gladiateurs dans une arène et le combat avait immédiatement débuté au centre de la salle à manger.
Le coiffeur était plus souple et plus rapide. Il tournait autour du boucher et le piquait de la pointe de sa canne.
La victoire lui semblait promise jusqu’au moment où son adversaire avait saisi l’extrémité de son arme pour faire des moulinets qui avaient surpris son rival. Il l’avait atteint à deux reprises au visage et Marcel s’était évanoui. Norbert était vainqueur et le combat aurait dû s’arrêter mais il l’acheva.
Devant les yeux effarés de ses camarades il creva sa poche de stomie de la pointe de sa canne qu’il enfonça ensuite dans son intestin. Le coiffeur mourut le lendemain d’une infection généralisée. Le boucher de Wutswiller avait pris le pouvoir.
Norbert devint très populaire dans son unité en exploitant les pensionnaires des autres unités et surtout ceux qu’ils appelaient « les Alzheimer », une quinzaine d’hommes et de femmes qui déambulaient dans leur pavillon, vidés d’élan vital et hantés par leurs démons.
Quand les valides s’ennuyaient, surtout en hiver, ils organisaient ce qu’ils appelaient le carnaval des fous. Ils débarquaient bruyamment chez les Alzeihmer et leur infligeaient des jeux humiliants qui les faisaient mourir de rire.
Ils déguisaient les hommes en femmes et vice versa en les affublant de postiches de carnaval et les traînaient en farandole dans tout l’établissement déclenchant l’hilarité de tous les pensionnaires et même des aides-soignants. Après tout, pensaient-ils, ils ne se rendaient compte de rien et avaient abandonné toute dignité depuis longtemps.
Ils présentaient un autre intérêt. À leur entrée dans l’établissement, la bande de Norbert les dépouillait de leurs objets de valeur. Ils avaient remarqué que les déments intégraient toujours l’EHPAD avec quelque chose qui leur rappelait qu’ils avaient eu un passé ; une montre offerte par un fils, un bijou de fête des mères... Ils leur volaient sans pitié et se partageaient le butin pendant que les malheureux pleuraient sur la perte du dernier repère avec leur histoire.
Tout était dans l’ordre des choses, les forts exploitaient les faibles et la maison de retraite ronronnait de bonheur.
Et puis un jour elles étaient arrivées toutes les deux en même temps dans le pavillon des handicapés. Germaine et Rose avaient été découvertes mortes à leur réveil et leur cadavre était à peine emballé que les deux autres s’installaient dans leurs chambres. La première qui s’appelait Yvonne ressemblait à une dame de patronage avec des manières précieuses de petite bourgeoise. Les autres pensionnaires l’avaient immédiatement appelée mamie Nova tant elle faisait penser à une grand-mère débonnaire préparant des gâteaux pour les petits-enfants. La deuxième se prénommait Erica et était plus inquiétante. Elle avait le physique d’une ancienne séductrice avec des cheveux encore longs et de magnifiques yeux verts mais son sourire carnassier lui donnait une expression troublante.
Elles étaient toutes les deux équipées de fauteuils électriques de marque allemande qui suscitaient la curiosité et l’admiration de leurs camarades handicapés. Elles les pilotaient avec une incroyable dextérité grâce à un joystick et les sièges étaient climatisés.
En quelques jours elles étaient devenues le principal sujet de conversation des pensionnaires qui les avaient reconnues comme deux criminelles qui avaient défrayé la chronique vingt ans plus tôt pour avoir assassiné maris et amants. Elles inspiraient de la sympathie à leurs collègues féminines et une certaine crainte aux hommes de l’unité. Elles avaient rejoint la maison de retraite après avoir purgé leur peine mais revendiquaient toujours et encore leur innocence avec une telle détermination qu’elles avaient ébranlé les préjugés des pensionnaires de l’unité qui avaient pris leur parti.
L’événement est intervenu quelques jours à peine après leur arrivée. L’EHPAD disposait d’un ridicule petit parc qui avait été baptisé pompeusement « Le jardin des Hespérides » dont la superficie était d’environ deux cents mètres carrés avec un chemin bétonné bordé de bancs qui serpentait entre deux monticules de terre.
Yvonne s’était arrêtée à côté d’un banc ombragé et observait pensive les bouteilles colorées qui avaient été accrochées dans un arbre quand elle vit une troupe de pensionnaires se diriger vers elle. Un homme marchait à l’avant de la bande et s’adressa à elle avec véhémence :
- Qu’est-ce que vous foutez là à notre place ?
Sans se laisser impressionner, Yvonne répondit que ce jardin appartenait à tout le monde et qu’elle s’asseyait où bon lui semblait.
Aussitôt Norbert furieux se glissa derrière elle et la poussa dans la pente. Elle dévala la motte de terre, s’écrasa contre un arbuste et chuta lourdement. Elle resta pendant plusieurs minutes le nez dans l’herbe sous les quolibets des autres pensionnaires avant qu’une aide-soignante alertée par le bruit ne vienne à son secours.
Le lendemain Norbert se rendait au tournoi de pétanque quotidien en prenant comme d’habitude un raccourci en empruntant l’étroit couloir qui menait aux cuisines. Il avait fait quelques mètres quand il aperçut Yvonne qui venait en sens inverse et qui lui barrait le chemin avec son fauteuil.
Elle avait le visage déformé par la colère et les yeux sanguinolents. Il comprit immédiatement qu’il était mal engagé et décida de rebrousser chemin mais Erica s’était engouffrée dans le couloir et empêchait sa retraite. Paniqué, il tenta de parlementer :
- Bon d’accord. Hier j’ai un peu exagéré et je m’excuse. Désormais vous pourrez toutes les deux prendre la meilleure place. Vous la choisirez dans le jardin où bon vous semblera.
Elles ne lui répondaient pas, avaient arrêté leur fauteuil et le regardaient fixement. Sur un clin d’œil d’Erica elles foncèrent sur lui en même temps et lui brisèrent les jambes avec les marchepieds en acier. Les hurlements de Norbert glacèrent d’effroi les autres pensionnaires présents dans la salle de jeux qui restèrent pétrifiés sur place. Au moment où ils reprenaient leurs esprits, ils virent arriver Yvonne et Erica traînant Norbert attaché à chacun de leurs fauteuils par une corde terminée par un croc de boucher planté dans ses épaules. Elles passèrent calmement en les saluant amicalement d’un petit signe de la main et se dirigèrent vers le local à poubelles où elles déposèrent son corps ensanglanté. Norbert fut hospitalisé pendant plusieurs mois et rejoignit un autre établissement. Depuis cet événement le calme régna dans l’EHPAD et les valides ne se hasardèrent plus à importuner les autres pensionnaires.
Le soir-même, elles furent accueillies comme des reines dans le pavillon des handicapés où les autres pensionnaires avaient organisé une petite fête pour commémorer ce qu’ils appelaient pudiquement « la correction de Norbert ».




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