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Tisiphone est amoureuse. Chapitre 22 : Fin et Epilogue

  • StanislasMleski
  • 23 déc. 2021
  • 11 min de lecture

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Bernard était entré en trombe dans le bureau d’Hadès qui faisait ses comptes. Le dieu s’était levé flamboyant de colère devant cette intrusion avant de se calmer en entendant le flic répéter en boucle :


- J’ai trouvé, j’ai trouvé.

Le maître des Ténèbres poussa un soupir de soulagement et invita l’inspecteur à faire son rapport. Le dieu avait un sourire que personne ne lui connaissait.

Bernard s’assit et déroula son récit :


- Tout a été organisé par une femme qui a décidé de modifier le cours du destin en échangeant les sorts de deux humains, Jean Lesonge et Norbert Wursbach et qui a échafaudé un plan machiavélique pour parvenir à ses fins. Elle a volé à Atropos la sauvegarde du logiciel universel, l’a fait pirater par un informaticien génial, a provoqué un incendie pour détruire le CD-ROM original et ainsi le remplacer par la copie trafiquée et introduire les données falsifiées dans le système informatique.

Hadès l’interrompit :


- Le plus important est que nous ayons les éléments pour remettre les noms à leur place. Ce sera fait dans quelques jours, le temps de retrouver les données. Mais as-tu une idée de l’identité de cette diablesse ?

Le flic s’accorda un instant de réflexion :

- Je soupçonne une résidente de l’EHPAD des « Quetschiers » parce que la description que m’ont faite les trois voyous de leur mamie cocaïne correspond à cette femme.

Hadès était resté d’abord silencieux puis avait répété à plusieurs reprises le nom de l’EHPAD comme quelqu’un qui cherche un souvenir au fond de sa mémoire avant de s’exclamer :


- Mais c’est l’EHPAD de Tisiphone et d’Alecto !

- C’est-à-dire ? interrogea le flic.

- Ce sont deux déesses de la vengeance en recyclage, répondit le dieu. Alecto est déjà revenue de vacances et je la convoque dans l’heure qui suit.


La nuit de l’inspecteur avait été peuplée de monstres qui le déchiquetaient et d’angoisses qui l’étouffaient. Il s’était réveillé avec une tronche fripée comme une serpillière dégueulasse et s’était rendu chez Hadès qui l’avait convoqué pour lui donner connaissance de la déposition d’Alecto et clôturer l’enquête.


Le maître de l’enfer l’attendait et affichait un air triomphant. À peine avait-il franchi le seuil de son bureau qu’il s’écriait :


- Elle a tout balancé, la coupable est Tisiphone alias Yvonne alias mamie cocaïne, etc.

Et il poursuivit :

- Elle a été, comme toi, infectée par cette saloperie de virus de l’amour et a modifié les données du destin pour préserver l’existence de son amoureux...

Il s’arrêta comme pour laisser planer un doute alors que l’inspecteur avait tout deviné et lâcha théâtralement :


- Il s’appelle Jean Lesonge.



La boucle était bouclée et désormais tout s’expliquait avec limpidité. L’enquête était terminée et désormais sa seule perspective était de rejoindre l’horreur de l’enfer. Mais avant de partir il voulait rappeler sa promesse à Hadès :

- J’ai accompli ma mission, Seigneur et j’espère que tu tiendras ta promesse.

Il lui répondit un peu comme s’il s’agissait d’un détail :

- Je crois que j’ai oublié de te dire que ton Adèle nous a rejoints cette nuit. Eh oui, à force de fréquenter les dieux, elle avait oublié qu’elle était mortelle et elle a été emportée par un infarctus massif. J’en ai été averti et je l’ai récupérée aux portes de l’enfer pour l’aiguiller vers le paradis. Elle était très surprise et je lui ai révélé que c’était grâce à toi.

- Et qu’a-t-elle dit ? questionna Bernard avide de reconnaissance.

Pour la première fois de son éternité, Hadès eut un sentiment d’empathie. Au lieu de lui révéler qu’elle avait déclaré qu’elle était étonnée qu’un gros con comme lui puisse avoir un tel pouvoir, il mentit :

- Elle a dit qu’elle te remerciait et qu’elle ne t’oublierait jamais.

Cette petite phrase avait redonné un sens à sa mort. Mais maintenant l’enfer l’attendait.

Il rassembla tout son courage pour dire :

- Je suppose que le corbeau m’attend de l’autre côté de la porte.

Le maître des Ténèbres sourit :

- Tu ne retournes pas dans ta boîte.

Il éclata de rire devant l’expression incrédule de l’inspecteur et s’expliqua :

- Tu m’as démontré que j’avais besoin d’une police. Alors je te loge au commissariat et je te nomme flic de l’enfer.

- Et je pourrai conserver le souvenir d’Adèle ?

- J’allais te le proposer, répondit le dieu.

Il se leva pour le raccompagner en lui lançant « sacré Bernard » et en lui balançant une claque amicale qui propulsa le flic contre un des murs du bureau.


Le conseil des grands dieux s’était réuni pour statuer sur le cas de Tisiphone en présence des trois Moires et des deux autres vengeresses Alecto et Mégère. Zeus voulait surtout éviter que cette affaire ne s’ébruite et ne serve de prétexte au dieu des origines pour remettre en cause son management et lui reprendre ses pouvoirs. Il se souvenait de sa menace de gérer seul l’univers avec l’aide d’un petit jeune qu’il était en train de former.

La discussion dans la salle était vive entre Atropos et Alecto car la Moire lui reprochait d’avoir aidé Tisiphone. Elles en étaient venues aux mains. La déesse du destin avait tenté de lui porter un coup de faux et l’Érinye avait essayé de la déchiqueter de ses griffes.

Zeus rugit en ordonnant le silence et prit la parole :


- Le forfait de Tisiphone est d’une gravité exceptionnelle sur le plan théorique car elle s’est attaquée aux fondements de l’existence en modifiant le cours du destin régulateur.

Puis il s’accorda un instant de silence pour bien peser ses mots avant de se lancer :

- Mais il faut reconnaître que les conséquences dommageables de sa faute sont limitées puisqu’elles ne concernent que deux individus qui ont été identifiés, ce qui permettra de restaurer la programmation initiale de leur destinée et donc la logique de fonctionnement du destin. Bref, il n’y a aucun préjudice et je vous propose d’étouffer cette affaire en déclarant qu’il s’agissait d’une erreur de saisie des données au moment de la copie de la sauvegarde.



Atropos qui désapprouvait son analyse s’était déplacée au fond de la salle pour donner des coups de faux dans le vide en mimant des décapitations et en grondant qu’elle la tuerait elle-même. Elle maniait son arme avec une dextérité effrayante et à une telle vitesse que l’air sifflait sous la lame. Son manège avait exaspéré le roi des dieux qui l’avait violemment interpellée :


- Tu te crois à Halloween, espèce de vieille ivrogne ! Je te rappelle que tu es également responsable de cette piraterie par ton incapacité à protéger le logiciel et je te conseille de t’écraser.

L’attaque avait apparemment calmé la Moire. Elle avait lâché son arme mais était revenue à l’assaut :


- Peut-être mais elle doit être punie et exterminée parce qu’elle a touché aux fondements de l’univers.

Zeus en avait marre de cette Atropos mais il concéda :


- Je suis d’accord avec toi sur la nécessité d’une sanction mais je te rappelle que Tisiphone est un rouage du destin, ce qui signifie que son élimination déstabiliserait la programmation de cet avenir que nous devons préserver. Et puis je vous rappelle que nous ne devons pas faire des vagues pour éviter d’être rétrogradés au rang de dieux de village.

Zeus avait raison. L’assemblée était devenue silencieuse et tout monde cherchait une solution jusqu’au moment où Mégère se leva en proclamant :


- J’ai trouvé une vengeance délicate d’une exquise cruauté !

Puis elle ajouta après réflexion :

- Mais j’ai besoin d’un délai de dix jours avant que vous ne rétablissiez le programme.

Les trois grands dieux se regardèrent et Hadès lui donna la parole pour qu’elle expose son projet, ce que fit avec délectation l’Érinye qui recueillit un accord unanime.


Ce mois de mars sentait déjà le printemps. Lison préparait amoureusement le petit déjeuner. Elle réchauffait des pains au chocolat, faisait un expresso avec du café de Colombie, choisissait des fruits et disposait le tout sur un plateau recouvert d’un napperon blanc. Elle le lui apportait dans sa chambre, le réveillait en l’embrassant sur la bouche et se glissait dans leur lit pour le caresser pendant qu’il dégustait ses viennoiseries.

Elle était bien loin de son rôle de tueuse cruelle, désormais dépendante de lui et intoxiquée par le virus. Mais cette situation lui convenait. C’était le prix du ticket du voyage amoureux, de la joie qui l’envahissait et de cette extase qui la propulsait dans un univers de plaisir. Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, elle n’était pas perturbée par la perspective de la fin des vacances car elle avait tout prévu. Elle le tuerait, le rendant ainsi éternel en gravant en elle la mémoire de cet amour devenu immortel.


Mais une menace sournoise se profilait qui s’appelait Manuela, une aide-soignante stagiaire à la beauté vulgaire qui venait d’intégrer l’EHPAD. Elle avait très rapidement sympathisé avec Jean sans que Tisiphone ne s’en formalise. Elle lui avait proposé dès son deuxième jour de présence de l’accompagner faire du vélo dans la forêt qui surplombait Morbach. Et également les troisième et quatrième jours. La déesse était heureuse que son Jean ait trouvé quelqu’un pour se distraire et faire du sport. Le cinquième jour, il était rentré en retard avec un air bizarre que son amoureuse ne lui connaissait pas. Il avait invoqué un pneu crevé pour se justifier et s’était couché sans dîner en prétextant des maux de tête. Le lendemain matin du sixième jour, il s’était énervé au petit déjeuner et avait renversé son plateau dans le lit. Il avait quitté l’EHPAD en colère avec son vélo et n’était réapparu que le soir. Il avait refusé ses avances amoureuses en prétendant qu’il était fatigué. Le dimanche matin, il s’était levé tôt et avait sacrifié leur grasse matinée rituelle pour se rendre à Metz passer la journée avec sa fille. Il sentait l’eau de toilette en rentrant et avait expliqué qu’ils avaient essayé des parfums aux Nouvelles Galeries qui étaient ouvertes le dimanche matin.

Tisiphone ne comprenait plus ce qui se passait. Il était devenu distant, fuyant sa présence pour s’enfermer dans les toilettes avec ce téléphone qu’il ne quittait plus des yeux. Elle s’en était ouverte à sa collègue Yvette pendant la distribution de médicaments du lundi matin et celle-ci lui avait répondu sans hésiter :


- Méfie-toi de cette Manuela, c’est une vraie salope.

La déesse demanda naïvement :

- C’est quoi une salope ?

Yvette la regarda ahurie par sa question et éclata de rire en s’exclamant :

- Mais de quel univers viens-tu ?

Peut-être l’avait-elle pressenti mais effectivement sa collègue venait d’un autre monde et ignorait les règles cruelles de la guerre amoureuse.

C’est la patiente qui avalait ses médicaments qui lui expliqua :

- Une salope c’est une femme qui pique les hommes des autres.


Cette discussion avait perturbé Tisiphone mais seulement quelques instants car elle restait persuadée d’être unie par un lien inaltérable avec son amoureux. Le soir, il était rentré épuisé de son tour de vélo et s’était jeté sur le lit les bras en croix. Attendrie, elle avait voulu l’embrasser sur la bouche mais il s’était dérobé. Elle avait pris congé le mardi car elle culpabilisait en croyant qu’elle le délaissait. Elle avait prévu de l’emmener à Metz visiter le musée Pompidou et de faire une croisière romantique sur la Moselle mais il avait très mal réagi quand elle lui avait dévoilé la surprise, lui reprochant de le vampiriser. Elle avait fondu en larmes et il s’était excusé en prétextant des soucis liés au versement de sa pension de retraite. Il s’était efforcé d’être gentil pendant toute la journée mais il était absent, intéressé uniquement par les messages reçus sur son téléphone qu’il consultait en s’écartant et qu’il effaçait aussitôt.


La scène la plus pénible se déroula le soir quand ils se retrouvèrent dans leur lit. Il était allongé à son extrémité, tendu à l’idée qu’elle lui propose une étreinte et elle, angoissée qu’il lui refuse. Cette situation dura quelques interminables secondes jusqu’à ce que Tisiphone ne trouve une solution en déclarant d’un air faussement enjoué :


- Bon, nous sommes crevés et les câlins attendront demain soir.

Il s’était réveillé enjoué le mercredi matin et avait annoncé à Tisiphone qu’il partait toute la journée pour faire le tour du plateau de Morbach. Il avait dévoré son petit déjeuner en plaisantant avec le personnel, ce qui avait attiré l’attention d’Yvette qui, bonne copine, avait glissé à sa collègue :


- Il est en forme ton homme ce matin, ce n’est pas comme hier.

Involontairement, sa copine venait d’injecter le venin de la jalousie dans ses veines. Quelques minutes de réflexion avaient suffi pour reconstituer les derniers événements, son changement brutal de comportement, ses interminables balades à vélo, sa subite indifférence. Elle en était désormais certaine, son amoureux la trompait avec la stagiaire. Pendant un instant, elle envisagea de sortir ses griffes et de la chercher pour la déchiqueter mais ce serait se dévoiler et perdre définitivement son amoureux, ce qui explique qu’elle sollicita à nouveau l’avis d’Yvette :


- Je crois que mon Jean a une relation avec cette...

Elle cherchait le mot et sa copine lui souffla :

- « Salope... »

Elle poursuivit :

- Mais je l’aime et je ne veux pas le perdre.



Sa collègue la rassura :

- Ne t’inquiète pas, tous les hommes font la même chose quand ils croisent une fille comme celle-là. Tu dois le coincer parce que sinon il va nier. Ensuite il sera tout penaud, tu l’engueuleras et tu lui pardonneras. C’est comme ça !

Tisiphone ragaillardie par son discours, lui tapa dans les mains avant de lui poser une dernière question :

- Mais comment puis-je le confondre ?

- C’est facile, ils vont tous en fin d’après-midi à l’hôtel D et D dans la zone artisanale de Morbach. Tu prends ma voiture cet après-midi et tu inspectes le parking de l’hôtel pour repérer la voiture de Manuela. C’est une petite Fiat rouge. Si elle est là, tu te gares en face de l’entrée et tu guettes leur sortie. Ensuite tu fais un scandale et tu rentres chez toi en attendant qu’il vienne s’excuser.


La fin d’après-midi était grise et pluvieuse. Elle avait trouvé difficilement l’hôtel qui était situé dans une impasse sinistre de la zone. Il tournait le dos à la route avec une façade délabrée et des petites fenêtres uniformes qui lui donnaient l’air d’une prison. Elle refusait de croire que l’homme de sa vie se trouvait dans cet établissement de passe sordide jusqu’à ce qu’elle découvre la voiture de sa maîtresse. Dans un premier temps, elle nia l’évidence en se disant qu’il y avait sans doute des centaines de milliers de Fiat rouges mais son cœur qui battait comme s’il allait traverser sa poitrine lui disait le contraire. Elle se gara, la mort dans l’âme et pénétra dans l’édifice.


La réception était aussi attrayante que la salle d’attente de la sécurité sociale de Morbach. Le réceptionniste patibulaire lui demanda si elle avait réservé une chambre. Elle répondit qu’elle attendait un ami et s’assit sur un des fauteuils défoncés de l’accueil, à côté d’un distributeur de boissons. Elle essaya de s’acheter une tasse de café pour se donner une contenance mais elle était si troublée qu’elle avait oublié le code de sa carte de crédit. Elle regagna sa place. Elle était assise depuis seulement quelques secondes quand il apparut, l’air préoccupé, venant du couloir qui desservait les chambres. Il ne l’aperçut que quand elle se leva pour se diriger vers lui. Il resta hébété pendant quelques instants puis tourna les talons et s’enfuit en courant vers le fond du bâtiment.


Elle patientait à l’EHPAD avec l’intention de lui dire qu’elle lui pardonnait cette incartade. Curieusement les événements de cet après-midi l’avaient libérée de l’étreinte de l’angoisse de ces derniers jours car le problème avait été identifié et résolu, du moins le pensait-elle. Elle n’attendait plus que le moment où elle se jetterait dans ses bras pour goûter au plaisir de la réconciliation. Elle enfilait la robe qu’il préférait quand il débarqua en trombe dans la chambre, les traits tendus et le regard glacial. Il saisit une valise dans le placard et se dirigea vers l’armoire à vêtements. Tisiphone sentant que la situation lui échappait, lança :


- Ne t’énerve pas, je te pardonne.

Il pivota l’air furieux :

- Me pardonner ? Mais je ne te dois aucune excuse, je fais ce que je veux et d’ailleurs je prends mes affaires et je me tire pour rejoindre Manuela.

Déboussolée, elle tenta un piteux :

- Mais je ne comprends pas.

Qui attira une réponse cinglante :

- Je ne te supporte plus, tu m’étouffes !



Elle resta quelques instants sans réaction, foudroyée. Puis une avalanche d’idées et d’images l’emporta et écartela son être dans un hurlement de douleur qui lui fit perdre connaissance.


Elle reprit ses esprits sans comprendre ce qui se passait. Jean s’effondrait sur lui-même en s’effritant jusqu’à devenir un tas de poussière. Elle imagina que c’était le cauchemar qui se poursuivait dans un monde parallèle mais le ricanement d’Atropos qui sortait de l’ombre la ramena à la réalité. La Moire déclara :


- L’horloge du destin a rattrapé son retard !

Puis Mégère s’avança en déchirant l’enveloppe charnelle de Manuela et vociféra :


- Et moi je suis la vengeance des dieux...Tu as goûté au nectar de l’amour mais désormais tu devras vivre ton éternité avec le venin de la trahison qui coule dans tes veines.





EPILOGUE


Méfiez-vous, femmes volages et maris infidèles, parce qu’une déesse de la vengeance vous guette, prête à fondre sur vous pour vous châtier avec d’autant plus de cruauté qu’elle fut elle-même bafouée.

 
 
 

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