Tisiphone est amoureuse. Chapitre 3 : Paulette a disparu
- StanislasMleski
- 22 mai 2020
- 10 min de lecture

Le HLM se réveillait comme une vieille bagnole diesel qui crache son nuage de dioxyde de carbone en démarrant. Tous les appartements résonnaient des bruits de pas sur le carrelage et des engueulades des locataires pressés de se rendre à l’école, au boulot ou au bistrot.
Pour une fois Paulette s’était levée de bonne humeur malgré l’effervescence du petit déjeuner. Elle n’avait pas démonté la porte de la salle de bains verrouillée par Jennifer et s’était abstenue de vociférer contre Kevin et Marcel qui s’éternisaient dans la cuisine. Elle avait presque esquissé un sourire en y entrant pour se précipiter sur la brioche que son fils et son mari avaient largement entamée. C’était sa viennoiserie préférée bien grasse et sucrée qu’ils achetaient le samedi après-midi au Mammouth de la zone artisanale. Elle avait poussé Marcel d’une bourrade pour s’asseoir autour de la table exiguë de la minuscule cuisine en lui envoyant un « pousse-toi minable » qui avait suscité un rire débile chez son fils Kevin.
Cette gaieté était due au nouveau travail qu’elle avait trouvé. Elle avait décroché un poste d’aide-soignante à l’EHPAD du quartier et c’était son premier jour de service. Elle attendait ce moment depuis son licenciement de l’usine pour motif économique il y a cinq ans. Depuis elle avait suivi le parcours complet du chômeur. Pôle emploi, les indemnités qui s’amenuisent pendant que les besoins des enfants augmentent, les vacances dans la cour du HLM, la déprime et la malbouffe jusqu’au moment où une éclaircie a percé le brouillard : elle avait obtenu une formation d’aide-soignante, un rêve inespéré. Pendant deux ans elle avait affronté les matins mouillés, les journées de cours à l’école des personnels de santé de Morbach, les jambons-beurre en guise de déjeuner et le retour le soir dans l’appartement en bordel.
Le jour de son diplôme elle était rentrée comme une reine dans l’immeuble. Avec son mari, ils avaient invité tous les voisins à un apéro pour fêter cet événement. Ils ont bu du Picon-bière et de la sangria que Marcel avait achetée en cubitainer à la supérette du coin. Paulette rayonnait et déclarait que sa vie avait enfin basculé du bon côté. Le soir ils avaient même eu une relation sexuelle, ce qui n’était plus arrivé depuis longtemps
Certes il était bourré et avait eu des difficultés à bander mais ils y étaient arrivés. Il lui avait glissé en guise de mots doux :
- C’est mieux quand j’ai bu car je ne me rends pas compte que tu es si moche !
Elle s’était inscrite dès le lendemain à l’agence d’intérim. Elle avait rempli un formulaire dans un coin de l’agence pour préciser ses préférences géographiques et les services qui l’attiraient. Elle avait choisi les établissements les plus proches accessibles en bus et deux services prestigieux dont elle rêvait, ceux de cardiologie et de neurologie.
Elle avait ensuite attendu sagement son tour pour présenter ses choix à la recruteuse de l’agence. C’était une vieille belle habillée d’une jupe trop serrée dont dépassaient des bourrelets et un ventre avachi.
Elle lut ses réponses et la regarda par-dessus ses lunettes :
- Mais vous vous croyez à l’hôpital américain de Neuilly !
Paulette ne savait pas à quoi correspondait cet hôpital.
Mais l’employée poursuivit :
- Ici il ne reste plus que des vieux !
Puis reprenant son souffle, elle ajouta :
- Et des vieux fauchés. Toutes les spécialités de médecine nous ont été retirées et transférées dans les grandes villes. Il ne reste plus que quelques services d’urgence bondés et crasseux qui ne vous sont pas accessibles car vous manquez d’expérience. Alors estimez-vous heureuse si je vous trouve une place dans un EHPAD.
Paulette répondit qu’elle s’en satisferait car elle aimait bien les vieux.
Une semaine plus tard, la recruteuse de l’agence l’appelait pour lui dire qu’elle devait se présenter le lendemain pour un entretien d’embauche à l’EHPAD de Morbach.
Paulette s’était métamorphosée pendant ces quelques jours. Elle était fière d’elle pour la première fois de sa vie. La nouvelle de son diplôme s’était répandue dans la toute la barre HLM et ses habitants venaient la consulter comme si elle était médecin. Elle leur disait en plaisantant qu’elle n’était pas docteur mais bobologue ce qui paradoxalement avait renforcé sa réputation car certains pensaient que c’était une spécialisation. Ses « honoraires » lui étaient réglés en nature et elle déposait ses cadeaux comme des trophées sur la table du salon. La veille de son entretien elle avait reçu une bouteille de mousseux italien, un plat de lasagnes et un stick de déodorant. En rentrant du bistrot, Marcel s’était précipité vers la bouteille mais Paulette l’avait stoppé dans son élan par une énorme claque en pleine face avant de vociférer :
- Touche pas à mes cadeaux, connard
- Mais pourquoi ? l’interrogea son mari hébété.
- Parce que je ne suis plus ta serpillière ! s’exclama-t-elle les mains sur les hanches.
La directrice était une jeune femme à lunettes qui était une caricature d’executive woman. Elle sortait d’une petite école de commerce où elle avait étudié le management social. Elle l’avait reçue en compagnie de l’intendante.
Elle avait scruté Paulette d’un regard implacable et examiné son diplôme avant de se tourner vers Mme Klingsmann :
- De toutes façons nous n’avons pas le choix puisque nous n’avons pas d’autre candidat et donc vous êtes embauchée.
Elle poussa un long soupir en déclarant :
- Les vieux sont la seule industrie prospère de la région.
Puis elle condescendit à s’adresser à Paulette qui était restée debout et qui se dandinait dans des chaussures trop serrées :
- Vous n’avez qu’une chose à retenir, nous sommes une entreprise privée comme toutes les autres avec cette seule différence que le produit que nous exploitons s’appelle la dépendance. Le but recherché est de faire du profit et tous les salariés de l’établissement doivent se sentir impliqués quel que soit leur niveau hiérarchique.
- J’insiste en particulier au sujet des produits optionnels qui sont les plus rentables et que vous devez veiller à leur proposer à tout moment.
Paulette avait l’air surprise et elle précisa :
- Le forfait de base comprend tout le nécessaire mais nous valorisons le superflu. À l’admission nous plaçons les plus grosses options comme les chambres avec vue sur le jardin et les lits électriques mais il faut entretenir cette dynamique pendant toute la durée du séjour du pensionnaire. Pour ce qui vous concerne, vous serez responsable des ventes des distributeurs de confiseries et de boissons qui représentent un budget conséquent car la plupart de nos clients détestent la nourriture de collectivité et compensent en se ruant sur les sucreries. Enfin n’oubliez pas de proposer à leurs familles d’offrir aux pensionnaires le supplément gastronomique qui est vendu à l’occasion des anniversaires ou pendant les fêtes de Noël. En général ça les décomplexe de les abandonner.
La directrice dévisagea sa salariée qui était toujours debout et lui signifia la fin de l’entretien avant de la rappeler pour lui préciser :
- Ici vous n’êtes pas simplement aide-soignante mais Comfort manager !
Elle avait enfin accédé à la salle de bains dans laquelle elle s’était enfermée pour profiter de ce moment qui précédait son premier jour de travail. Elle avait réfléchi depuis plusieurs jours au maquillage et aux vêtements à choisir pour ce grand jour. Elle avait opté pour un fond de teint couleur pêche avec un léger maquillage des yeux et une jupe droite accompagnée d’un chemisier blanc. Elle s’était observée dans la glace pendant quelques secondes et en était sortie satisfaite de ressembler à une Comfort manager.
Mme Klingsmann l’attendait à la réception pour la conduire dans son bureau avec un air de conspiratrice :
- Je voulais vous entretenir des deux pensionnaires dont le comportement est inquiétant. Yvonne et Erica sont ingérables depuis qu’elles ont pris l’ascendant sur les autres pensionnaires.
Elle s’abstint de mentionner l’épisode de Norbert pour ne pas effrayer sa nouvelle salariée et poursuivit :
- Elles font des choses bizarres comme de convoquer chaque patient dans leur chambre et le questionner pendant plusieurs heures jusqu’à l’épuisement.
Pour en terminer elle demanda à Paulette de s’approcher pour lui chuchoter :
- En plus je crois qu’elles ont fait de la prison.
Elle répondit immédiatement en fanfaronnant :
- Ce n’est pas ce qui va m’impressionner !
Quelques minutes plus tard la porte automatique à doubles battants de l’unité s’ouvrait devant une Paulette déterminée comme un boxeur montant sur le ring.
Les premiers jours s’étaient bien déroulés. Elle n’avait rencontré aucun problème avec les deux terreurs qui avaient été charmantes, presque mielleuses. Elles l’appelaient Madame Paulette et Yvonne lui avait donné une tartine beurrée avec de la confiture de fraise. Mme Klingsmann l’avait félicitée avant de lui passer les consignes pour la semaine suivante où elle occuperait le poste de l’après-midi.
La nouvelle semaine débutait mal. Une des pensionnaires de l’établissement avait été hospitalisée dimanche pour une infection nosocomiale et la gériatre de l’établissement avait prescrit une antibiothérapie préventive générale. L’infirmière était arrivée avec son chariot en fin d’après-midi. Yvonne et Erica avaient bien entendu refusé d’avaler les gélules. Paulette nettoyait la vaisselle du goûter quand elle avait vu l’infirmière dégoûtée sortir de la chambre d’Erica :
- Les deux folles du fond ne veulent pas prendre leurs médicaments !
- Laissez-moi leur mélange, je leur donnerai dans quelques minutes, répondit Paulette bravache.
Elle venait de trouver une occasion de se valoriser et de démontrer son autorité. Ces deux vieilles allaient très vite se rendre compte qui était Madame Paulette.
Aussitôt sa vaisselle terminée elle prit le verre de cocktail d’Yvonne et dirigea ses 98 kilos de graisse vers la chambre d’Yvonne. Sa porte était bloquée par une chaise et Paulette dut peser de tout son poids pour l’ouvrir.
Yvonne sagement assise dans son fauteuil la regarda d’un air furieux. Paulette l’interpella sans se laisser impressionner :
- Arrêtez votre cinéma et prenez votre antibiotique !
- Non ! répondit-elle fermement.
- Je vais être obligée de vous forcer.
- Et comment ? l’interrogea Yvonne avec un sourire moqueur.
- Avec ça, fanfaronna Paulette en montrant des liens, ajoutant qu’elle l’attacherait au fauteuil avant de lui faire avaler son médicament de force.
Elle se pencha vers elle... et ce fut son dernier geste. Ce millième de seconde qui précéda sa mort dura assez longtemps pour qu’elle assiste médusée à la métamorphose d’Yvonne avant de sentir ses griffes lui crever les yeux et lui déchirer la poitrine.
Erica qui avait entendu du bruit s’était précipitée dans la chambre de sa sœur.
Elle s’était mise en colère en voyant le cadavre sanguinolent allongé sur le sol :
- Mais tu es devenue complètement folle !
- Je me suis laissée emporter, répondit Tisiphone d’un air penaud.
Alecto était folle de rage et prête à bondir sur sa sœur.Ses lèvres s’étaient retroussées sur ses dents pourries et tranchantes :
- Tu compromets notre mission et tu as violé la Loi en tuant sans instruction du Haut Conseil de la Vengeance. Aussitôt que le corps sera découvert nous devrons retourner sur les rives du fleuve sanglant sans retrouver notre rang.
- Personne ne découvrira le corps, reprit sa soeur avec fermeté.
- Et tu peux me donner la recette ? l’interrogea sa sœur agacée.
- Oui, je l’ai trouvée dans les archives d’Yvonne, mon personnage, il y a tout le mode d’emploi !
- J’espère pour toi que tu ne te trompes pas.
Puis changeant de ton elle lui demanda résignée :
- Et maintenant je fais quoi ?
- On nettoie le sang en urgence avant le service du dîner.
- Et le corps ?
- On balance le cadavre dans le jardin entre nos fenêtres et la haie, personne ne le remarquera.
- Et après ?
- Je t’expliquerai mais en attendant aide-moi à remettre la chambre en état.
Mme Klingsmann avait été prévenue de l’absence de Paulette par l’employée des cuisines qui était entrée dans l’unité pour distribuer sa bouffe infâme.
Elle était révoltée par son comportement ; comment une aide-soignante pouvait-elle abandonner ses patients ? Demain elle en parlerait à la directrice pour qu’elle soit licenciée immédiatement.
En attendant elle devait gérer la situation et s’était immédiatement rendue sur place.
Elle avait été accueillie par Yvonne qui l’attendait de fauteuil ferme en se plaignant de cette aide-soignante qui avait quitté l’EHPAD en criant qu’elle n’avait pas fait autant d’études pour torcher des vieux désagréables.
L’intendante était rassurée d’avoir une explication. De toutes façons cette Paulette ne lui plaisait pas et dès demain elle ferait appel à une nouvelle intérimaire.
Morgane, la Comfort manager de nuit, avait été surprise d’apercevoir l’intendante qui l’attendait dans son service pour l’informer de l’abandon de poste de sa collègue.
Toutes deux en avaient profité pour casser du sucre sur le dos de la pauvre Paulette :
- Mais pour qui se prenait-elle celle-là pour refuser de torcher les vieux ? commença Ginette.
- Quelle prétentieuse ! moi je l’avais deviné en la voyant tortiller son gros cul pendant qu’elle marchait, renchérit l’intendante avant de conclure :
- Bon débarras et à demain !
L’assistante de nuit terminait la lecture des consignes quand elle vit arriver Erica avec une bouteille de rhum sur les genoux. Instantanément son cerveau lui envoya un message de satisfaction. Comment cette sorcière avait-elle deviné son alcoolisme ? Elle prenait pourtant toutes les précautions nécessaires, cachait sa bouteille de vodka dans le vestiaire et ne la buvait que si tous les pensionnaires étaient endormis.
Elle lui tendit la bouteille avec un sourire hypocrite :
- Nous avons reçu de la visite de notre nièce qui nous a offert cette bouteille. Ma sœur et moi ne buvons pas et nous sommes si contentes de vous l’offrir.
Elle la posa sur la table en ajoutant :
- Et puis vous êtes si gentille !
Et elle retourna rejoindre Yvonne dans sa chambre.
Il devait être environ une heure du matin et le silence de l’EHPAD n’était troublé que par les ronflements et les cris de cauchemar des résidents. Morgane ivre morte s’était effondrée dans son fauteuil. Il était temps d’agir. Les deux tueuses répétaient leur plan en chuchotant sous la lumière glauque du néon de veille.
Yvonne avait pris la direction des opérations et son organisation :
- Voilà le plan :
- Tu vas dans la morgue récupérer un sac plastique pour emballer les morts.
- On traîne le cadavre dans les cuisines et on le place dans la chambre froide.
- Pendant que je cherche un couteau à découper la viande, tu vas fouiller le secrétariat pour récupérer un exemplaire d’écriture de Paulette.
- On découpe ensuite le cadavre quand il est bien congelé et on jette les morceaux dans des sacs poubelles afin qu’ils soient ramassés et broyés dans le camion des ordures ménagères qui passe le matin.
- Enfin nous enverrons une lettre à la famille.
Tout s’était déroulé selon les prévisions d’Yvonne à l’exception du dépeçage du cadavre. La viande n’était pas suffisamment congelée et certaines parties du corps étaient restées molles plus particulièrement les cuisses.
La décapitation avait été facile mais les premières difficultés étaient apparues au démembrement du bras gauche car Yvonne n’avait pas trouvé l’articulation de l’épaule et avait perdu du temps à couper l’humérus, ce qui avait énervé Erica :
- Mais enfin, un corps se découpe comme un poulet en passant par les articulations !
- Oui mais c’est plus facile en cuisine parce que la viande est cuite, répondit Yvonne avant d’ajouter agacée, si tu trouves un four adapté je veux bien la cuire !
Erica qui voulait éviter tout conflit calma le jeu :
- Je cherche une planche d’anatomie sur mon iPhone pour t’aider à localiser l’articulation de la cuisse.
Le découpage de la jambe droite s’effectua à la perfection en passant par l’articulation de la hanche mais celui de la cuisse gauche s’avéra impossible.
Erica eut l’idée d’écarter la chair autour du col du fémur avant de s’exclamer :
- Elle a une prothèse de hanche, il faut attaquer l’os !
- Mais il faut une hache, reprit Yvonne.
Erica se précipita dans la cuisine et en revint le sourire aux lèvres en brandissant une hache de boucher ce qui leur permit de terminer leur travail.
L’aube blafarde éclairait le local poubelles en noir et blanc. Erica faisait le guet derrière la haie en attendant le camion de ramassage des ordures ménagères pour chasser les rats qui tournaient autour des sacs. Pendant ce temps Yvonne nettoyait la chambre froide. L’engin était enfin arrivé avec un petit bonhomme perché sur une plate-forme ; Il avait sauté sur la chaussée avec une souplesse étonnante et jeté les sacs à l’arrière du camion dans le broyeur qui avait réduit en bouillie le corps dépecé de Paulette.
Elles avaient réussi et sauvé leur mission. Tisiphone soulagée s’était empressée d’annoncer la bonne nouvelle à Alecto qui sortait des cuisines. Elles s’étaient tapé dans les mains avant d’entamer une sorte de danse africaine frénétique pour célébrer leur succès.




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