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Tisiphone est amoureuse. Chapitre 4 : Les choses se compliquent

  • StanislasMleski
  • 23 mai 2020
  • 6 min de lecture


L’inspecteur Bernard détestait être interrompu pendant sa sieste surtout le mardi, jour de blanquette de veau chez Ginette.

Comme d’habitude il s’était affalé dans son fauteuil après avoir délacé ses chaussures et desserré sa ceinture et s’était profondément endormi. Ses ronflements faisaient trembler le commissariat mais tous les autres flics en rigolaient. Les jours d’allégresse ses collègues se levaient et accompagnaient ses ronflements en tapant dans les mains accélérant peu à peu le rythme, ce qui précipitait celui de Bernard qui se réveillait au bord de l’apoplexie. Il déboulait alors à l’accueil fou furieux déchaussé et la braguette ouverte.

C’est pendant cet instant réservé qu’un homme et son fils s’étaient présentés pour signaler une disparition. Le planton leur avait demandé de repasser un peu plus tard parce que l’inspecteur Bernard faisait la sieste. Marcel qui était toujours plus conscient de ses droits que de ses devoirs avait tenté de protester :

- Mais c’est incroyable, nous sommes venus en bus du Waldhof et nous devons attendre parce que Monsieur l’inspecteur dort !

Fier d’avoir mouché le policier, Marcel se tourna vers Kevin avant de recevoir un coup de genou dans le bas ventre de la part du flic qui déclara avec philosophie :

- C’est comme ça que nous traitons les fortes têtes au commissariat de Morbach !

Bernard s’était réveillé de mauvaise humeur. Il avait abusé de la blanquette de veau et avait la bouche sèche et le ventre gonflé. Son minuscule bureau crasseux était encombré de dossiers. La secrétaire lui avait annoncé que deux hommes l’attendaient à l’accueil pour signaler une disparition et les avait conduits dans le bureau. Il avait attendu qu’ils prennent place avant d’aboyer :

- Alors !

- Ma femme a disparu, répondit Marcel en tendant une lettre froissée.

Le flic ne put s’empêcher de s’exclamer :

- En voyant vos tronches on la comprend !

Puis reprenant un air plus professionnel il déplia la lettre pour la lire à haute voix :

- « Bande de minables,

Vous m’avez pourri la vie jusqu’à présent et j’ai décidé de vous larguer maintenant que j’ai un travail et que je suis indépendante.

Profitez bien de votre médiocrité.

Adieu. »

- Et vous venez me voir parce que votre femme est partie, reprit Bernard excédé.

- Mais elle a aussi abandonné son travail, réussit à placer Marcel.

- Comment le savez-vous ?

- Eh bien on s’est rendus à l’EHPAD pour lui demander de nous aider à payer les factures et ils nous ont dit qu’elle avait démissionné.

L’inspecteur qui les avait dans le nez et qui aimait la précision aboya :

- C’est qui « ils » ?

- Mme Klingsmann, l’intendante de l’EHPAD, répondit Marcel penaud.

L’existence de cette démission suscita l’intérêt de l’enquêteur qui se mit à flairer une embrouille.

Il se dit que c’était une affaire à surveiller :

- On attend quinze jours et vous revenez me voir si elle n’est pas réapparue.

Et il ajouta alors qu’ils quittaient son bureau :

- Pensez à m’apporter vos décomptes de carte bleue pour être certain qu’elle ne l’a pas utilisée et qu’elle a bien disparu !

- On n’a pas de carte bleue, on est interdits bancaires, répondit Marcel à l’inspecteur excédé.

Alecto et Tisiphone se disputaient. Les deux sœurs s’adoraient ce qui ne les empêchait pas de se quereller dès qu’un sujet était abordé. Leurs altercations étaient si célèbres sur l’Olympe que tous les dieux les considéraient comme un spectacle auquel ils s’empressaient d’assister. La dernière remontait au banquet qui avait précédé leur départ pour la Terre, la question était de savoir quel était le meilleur club de football entre Barcelone et le Réal de Madrid. Bien entendu Tisiphone soutenait Barcelone et Alecto le Réal. La conversation avait très vite dégénéré en insultes et en coups de griffes. Zeus riait comme devant un spectacle de catch. Des paris avaient été pris et chaque dieu encourageait sa championne dans un joyeux brouhaha. Du sang noir giclait dans la pièce et sur les convives et le combat se serait poursuivi si Héra dont la robe blanche avait été tachée de sang n’avait hurlé d’arrêter. Au grand regret de tout le monde le pugilat s’était stoppé immédiatement car personne n’osait contredire la femme de Zeus.

Leur divergence actuelle portait sur le choix des futurs vengés mais elles furent interrompues par Mme Klingsmann qui frappait à leur porte pour les informer qu’un inspecteur de police les attendait dans le bureau de la directrice.

Elles se regardèrent embarrassées avant que Tisiphone ne déclare :

- S’il nous embête, je le pulvérise.

- Surtout pas ! la contredit sa sœur, en poursuivant, notre mission échouerait si nous étions démasquées et nous serions la risée des autres déesses et en particulier de cette punaise de Mégère. Nous devons nous comporter comme des humains pour ne pas éveiller de soupçons. Tu as déjà pris trop de risques en éliminant Paulette.

- Ne t’inquiète pas, lui répondit Tisiphone, j’ai réalisé le crime parfait.

L’inspecteur Bernard avait décidé d’enquêter au sujet de la disparition de Paulette qui datait déjà d’un mois.

Les éléments recueillis étaient inquiétants ; aucune nouvelle ni dans la famille ni dans l’entourage professionnel et surtout aucune trace de retrait d’espèces. Certes, elle avait laissé une lettre expliquant sa décision mais aucun individu ne pouvait s’évanouir dans la nature sans retirer un minimum d’argent.

Au vu de ces constatations, le procureur de la République avait ouvert une enquête et l’avait confiée au service de Bernard qui avait décidé d’interroger les derniers témoins l’ayant aperçue, les deux pensionnaires de l’EHPAD : Yvonne et Erica. Toutefois en préparant son interrogatoire, il avait retiré leur fiche pénale et avait eu la stupeur de constater qu’elles avaient été toutes les deux condamnées pour meurtre. Toutes les lumières rouges s’étaient allumées et elles étaient devenues en quelques secondes les suspectes de l’enquêteur.

Elles étaient arrivées une demi-heure plus tard, pomponnées et fringantes comme si elles se rendaient dans un salon de thé. L’inspecteur leur avait reproché leur retard mais Yvonne lui avait répondu en minaudant :

- Ne nous en voulez pas, Monsieur l’Inspecteur, les vieilles dames mettent un certain temps à se préparer.

Cette réponse l’avait exaspéré et il était bien décidé à s’imposer immédiatement ;

- Ne me prenez pas pour un débutant avec vos manières de mamies gâteau, je sais que vous êtes des tôlardes et vous n’allez pas me mener en bateau.

Satisfait de lui-même il prit le temps de jauger son effet mais il n’eut pas la réaction escomptée. Yvonne s’était tournée vers lui :

- Mais pour qui vous prenez-vous ; espèce de flic minable qui puez des pieds ?

Elle avait touché en plein dans le mille. L’inspecteur souffrait depuis longtemps de cette infirmité qui le complexait mais jusqu’à présent personne n’avait osé en faire état. Désormais c’est lui qui était déstabilisé comme un boxeur accroché aux cordes sous la violence du choc. Erica lui permit de reprendre ses esprits :

- Maintenant que les présentations sont faites nous pouvons répondre à vos questions.

Bernard, à peine sorti de son KO, posa sa question :

- D’après les témoignages que j’ai recueillis vous êtes les dernières à avoir vu Paulette. Que vous a-t-elle dit ?

- Elle était furieuse et elle a quitté l’EHPAD en déclarant qu’elle n’avait pas fait tant d’études pour...

Elle s’arrêta de parler en prenant un air confus :

- Je n’ose pas prononcer le mot grossier qu’elle a employé.

- Allez-y, répondit l’inspecteur, c’est une enquête judiciaire.

Erica prit un temps de réflexion, respira profondément et lâcha :

- Elle a dit : « pour torcher les vieux ».

L’inspecteur qui était mal à l’aise décida de clôturer l’entretien en les remerciant de leur réponse. Il se levait pour partir mais Yvonne l’interpella :

- Je crois que vous nous soupçonnez, mais quel mobile aurions-nous à faire disparaître une aide- soignante ?

Bernard l’admit et se dit que l’enquête ne serait pas facile.

Elles avaient regagné leur chambre dès le départ de l’inspecteur pour poursuivre leur discussion au sujet du choix des deux résidents qui méritaient d’être vengés. Le problème était qu’elles avaient présélectionné trois candidats et que l’un d’entre eux devait être éliminé. Le cas de Jeannette faisait l’unanimité. À 36 ans elle était paralysée à la suite d’une erreur médicale dont l’unique responsable avait échappé à toute sanction.

Par contre la situation était insoluble pour les deux autres car Alecto soutenait Alice, victime d’un mari volage, et Tisiphone, Jean, qui souffrait d’un cancer et qui avait été humilié par un éditeur. Alecto ne comprenait pas l’engagement de sa sœur pour un cas aussi banal qui ne ressortait pas de la vengeance divine. Elle tenta une dernière fois de convaincre sa sœur :

- Je ne comprends pas ton obstination à soutenir Jean. Ce qui lui est arrivé est très commun. Il souffre d’un cancer et d’une dépression nerveuse parce qu’un éditeur a refusé de publier son manuscrit.

- C’est plus subtil que ça, l’interrompit Tisiphone.

- Tu oublies qu’il n’a aucune envie de se venger, répliqua Alecto, avant de poursuivre :

- Par contre Alice réunit tous les critères nécessaires d’une victime qui mérite d’être vengée et surtout elle, comme Jeannette, exige le châtiment des coupables. Tu devrais abandonner !

- Tu as peut-être raison mais quelque chose en moi me pousse à défendre ce candidat.

Alecto, perplexe répéta :

- Quelque chose en toi ?

- Oui, c’est inexplicable mais je ne veux pas le lâcher.

- Mais il ne veut même pas être défendu ! cria son interlocutrice.

- Je ne retire pas sa candidature, répondit sa sœur d’un air buté.

- Eh bien le Conseil Supérieur de la Vengeance tranchera, conclut Alecto.


 
 
 

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